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Rencontre avec Valentin Paoli, réalisateur de LA BALEINE ET LE MUSICIEN

Actus

Publié le : Mardi 16 juin 2026

À l’occasion de la sortie du film documentaire La Baleine et le musicien, Séances Spéciales s’est entretenu avec le réalisateur, Valentin Paoli.

Comment est née l’idée de ce film ? Est-ce la découverte de ces vidéos montrant des baleines réagissant à la musique de Rone qui a été le véritable déclencheur du projet ?

L’idée ne vient pas uniquement de ces vidéos, même si elles ont été importantes à un moment donné. À l’origine, il y a quelque chose de très personnel. Je suis Marseillais et, quand j’étais petit, j’ai beaucoup fait de bateau entre la Corse et le continent. On ne le sait pas forcément, mais cette zone est extrêmement riche en cétacés. J’ai eu la chance d’en voir beaucoup, et même de travailler avec eux plus tard.

Parallèlement, sur les vingt ou vingt-cinq dernières années, la science a fait des progrès absolument incroyables sur la compréhension des systèmes de communication des cétacés. On ne peut pas toujours parler de “langage” au sens strict, mais on comprend aujourd’hui beaucoup mieux leurs modes de communication, leurs structures sociales, leurs différences. Je me suis dit que c’était fou que personne ne parle vraiment de ça dans le cinéma. À un moment, je suis allé voir des scientifiques en leur disant : « Il y a des chercheurs qui affirment que, dans quelques années, on pourra peut-être communiquer avec les cachalots. Pourquoi ce sujet-là est si peu raconté ? ». Et c’est à ce moment-là qu’on est tombés sur ces vidéos de baleines réagissant à la musique. Là, on s’est dit qu’il y avait peut-être autre chose : quelque chose de plus intime, de plus profond.

On a compris qu’on pouvait parler de la langue des baleines, de la recherche scientifique, de sensibilisation, mais aussi raconter une fable. Une aventure accessible aux enfants — celle d’un musicien qui “parle” aux baleines, avec beaucoup de guillemets — tout en proposant, pour les adultes, un second niveau de lecture. Le film interroge la place de l’homme face au monde sauvage, ce que signifie créer, composer, communiquer avec quelqu’un de radicalement différent de soi, que ce soit une baleine ou un scientifique quand on est musicien.

Qu’est-ce qui vous attire particulièrement chez les cétacés, et plus spécifiquement chez les baleines à bosse ? Que racontent-elles de notre rapport au monde vivant ?

Déjà, les cétacés, c’est un ensemble extrêmement vaste, un peu comme les primates. Mais certaines espèces, comme les cachalots ou les baleines à bosse, sont absolument extraordinaires. Ce sont des animaux qui existent sous cette forme-là depuis bien plus longtemps que nous, les humains, sous notre forme actuelle. Ils possèdent un cerveau immense par rapport à la taille de leur corps, et surtout, la partie du cerveau qui, chez nous, est dédiée à la communication et au langage est extrêmement développée chez eux. Cela laisse imaginer qu’il existe peut-être une culture sous-marine, une intelligence sociale très élaborée, qui nous échappe depuis des centaines de milliers d’années et dont on ne saura probablement jamais grand-chose.

Ce qui me fascine, c’est que leur intelligence n’est pas uniquement utilitaire ou mathématique. C’est une intelligence sociale, émotionnelle, empathique. Il y a sans doute énormément de choses à apprendre de ces sociétés-là. Et puis il y a aussi cette idée de partage du monde. Même si, clairement, nous ne sommes pas de très bons voisins, nous partageons la planète avec ces êtres-là. Le film parle aussi de cette cohabitation, de la nécessité de repenser notre place.

Enfin, il y a une fascination très concrète, presque physique. Dans les documentaires animaliers, on voit souvent des images de baleines majestueuses, au ralenti. Mais en réalité, une baleine est extrêmement rapide. Quand elle est dans son élément et qu’elle décide de filer, elle disparaît en quelques secondes. C’est d’ailleurs ce qui rend leur observation — et le fait de les filmer — si complexe : le temps qu’on se rende compte qu’elle est là, elle est déjà repartie. Et si elle n’a pas envie de te voir, elle plonge et s’en va. Il y a quelque chose de très fort dans cette liberté-là.

La question du respect des animaux traverse tout le documentaire. Quelles précautions et quel protocole avez-vous mis en place pour filmer et diffuser de la musique sans perturber les baleines ?

Il y avait d’abord un cadre réglementaire extrêmement strict, et heureusement. En France, les espèces protégées le sont vraiment, et à Marseille, avec le parc national des Calanques, il existe une charte très claire. On ne peut pas aller dans certaines zones, on ne peut pas approcher une mère et son petit, on ne peut pas rester à moins d’une certaine distance, on ne peut évidemment pas chasser les baleines ni diffuser du son dans l’eau. Ces règles nous ont imposé énormément de contraintes, mais elles ont aussi été une vraie liberté artistique. Il n’y avait pas de haut-parleurs sous-marins. On n’embêtait pas les baleines chez elles. La musique était jouée sur le bateau, à un volume normal, sans chercher à être audible à des centaines de mètres. Les scientifiques nous avaient fixé une distance — de mémoire autour de 80 à 100 mètres. Et parfois, le simple passage d’un bateau au loin suffisait à couvrir le son. Tout le tournage s’inscrivait dans un protocole scientifique extrêmement cadré, avec des chercheurs présents en permanence.

Ce qui est très fort, c’est que, dans ce cadre-là, quand un moment de grâce arrive, il est encore plus intense. Quand une baleine s’approche du bateau et nous regarde, on sait qu’on ne l’a pas poursuivie. C’est elle qui est venue par curiosité. On n’aurait jamais fait ce film sans ce cadrage scientifique, sans ces années de recherche en amont. On continue d’ailleurs à travailler avec les scientifiques aujourd’hui. Ce n’était pas une aventure improvisée. Plus on nous imposait de contraintes, plus on se sentait sereins. Quand un spécialiste mondial de bioacoustique te dit que tu peux y aller, tu sais que tu es dans la bonne direction.

Le film accorde une place importante à l’attente, aux silences, aux moments où rien ne semble se passer. Comment cela s’est-il traduit dans la mise en scène ?

Cette attente, c’est l’expérience même de la mer et de la rencontre avec les baleines. On n’est pas dans une logique de chasse ou de performance. On écoute, on observe, on accepte que rien ne se passe pendant longtemps. Dans le film, on a voulu respecter ce rythme-là. Accepter les silences, les moments suspendus, l’idée que l’événement peut ne jamais arriver. Et quand il arrive, justement parce qu’il est rare et presque inaccessible, il est d’autant plus fort. C’est aussi une position éthique : ne pas forcer le réel, ne pas chercher à provoquer quelque chose qui ne doit pas l’être.

Le documentaire repose toujours sur un équilibre entre écriture et réalité. Comment avez-vous accompagné Rone dans son rôle, lui qui n’est pas acteur ?

Il y a un réalisateur que j’adore, Werner Herzog, qui parle de deux types de vérité au cinéma. Il y a la “vérité des comptables” : on pose une caméra et on filme tout ce qui se passe. C’est vrai, mais souvent inintéressant. Et puis il y a ce qu’il appelle la “vérité extatique”, une vérité plus émotionnelle, et c’est cette vérité qui construit le film. Notre objectif, c’était de construire ce parcours émotionnel : faire partir le personnage d’un point A pour l’amener à un point B. Pour ça, on utilise tous les outils du cinéma : la scénarisation de certaines scènes, le montage, la musique, le lyrisme.

Rone n’est pas acteur, mais il est profondément sincère. On n’a jamais cherché à lui faire jouer un rôle. On a simplement construit un cadre qui permet à cette vérité émotionnelle d’exister. Est-ce que le spectateur apprend énormément de choses sur les baleines ou sur la composition musicale ? Peut-être pas. Mais il ressent quelque chose, et c’est cette émotion qui porte tout le film.

L’un des moments les plus marquants est l’écoute du morceau Breathe In de Rone et Yael Naim, qui submerge le bioacousticien Olivier Adam. Comment avez-vous vécu cette scène ?

C’était un moment d’une douceur et d’une intensité incroyables. Les scientifiques ont demandé à Rone ce qu’il avait apporté comme sons. Il leur a parlé de son synthétiseur modulaire, de son travail avec la Maîtrise de Radio France pour imiter des chants de baleines, et puis il y avait cette chanson. Il a dit : « Je ne sais pas pourquoi, mais c’est à ça que je pense. »

Quand il l’a fait écouter, sur le bateau, on s’est tous mis à pleurer. On ne savait pas vraiment pourquoi. Moi je pleurais, d’autres membres de l’équipe aussi. Même les scientifiques, que l’on imagine parfois très rationnels, étaient bouleversés. Olivier, par exemple, à chaque fois qu’il voit une baleine, c’est un enfant. Il est émerveillé. J’aimais beaucoup montrer ça : que les scientifiques ne sont pas des êtres froids, mais des humains traversés par l’émotion. Après ce moment-là, on a dû faire une pause d’une heure pour redescendre. Il était évident qu’il fallait conserver cette scène telle quelle au montage, dans toute sa fragilité.

Avec le recul, est-ce que cette aventure a changé quelque chose en vous ?

Oui, profondément. Déjà parce que c’est mon premier film. J’ai tout découvert : la fabrication, la sortie, la tournée, les rencontres avec le public. C’est très fort, très intense.

Il y a aussi tout ce que m’a apporté le travail avec les scientifiques, leur patience, leur rigueur, leur émerveillement intact. Et puis il y a ce rapport au vivant, à la lenteur, à l’écoute, qui reste. Accompagner ce film jusqu’au bout, le montrer aux enfants, répondre à leurs questions — parfois très directes, comme « est-ce que cette image est vraie ou faite par l’IA ? » — tout ça fait partie de l’aventure. On va continuer d’accompagner le film, vivre cette expérience jusqu’au bout, puis prendre un peu de repos… et ensuite, on verra.

LA BALEINE ET LE MUSICIEN sort en salles le 17 juin 2026 ! 

Copyright Jour2fête

Entretien réalisé par Lola Antonini et Elyna Garcia

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