À l’occasion de la sortie du film Seuls les rebelles, Séances Spéciales s’est entretenu avec sa réalisatrice, Danielle Arbid, ainsi qu’avec les actrices Hiam Abbass, qui interprète Suzanne, et Shaden Fakih, dans le rôle de sa fille Sana.
Quel a été le point de départ du projet, sur un plan personnel et politique ?
Danielle Arbid : Le point de départ du film s’inscrit dans la lignée des œuvres de Fassbinder avec son film Tous les autres s’appellent Ali, lui-même inspiré de Tout ce que le ciel permet de Douglas Sirk. Je voulais raconter la manière dont un couple se forme et fait face à toute une société. Le film est donc profondément politique. Ce n’est pas une histoire d’amour classique, mais avant tout une histoire de résistance : celle de deux personnes très différentes dont l’amour se confronte à une société qui refuse d’accepter leur relation. Cette idée traverse toute la mise en scène.
Vous n’avez finalement pas pu tourner à Beyrouth en raison de la guerre. Comment cette contrainte a-t-elle influencé votre mise en scène, et à quel moment est-elle devenue un véritable parti pris ?
Danielle Arbid : Pour ma part, cette idée est née alors que le Liban était en train d’être bombardé par Israël. Le pays connaît malheureusement des bombardements de manière récurrente, mais, à la fin de l’année 2024, après Gaza, lorsque le Hezbollah a lancé des roquettes, Israël n’attendait que ça pour intensifier ses attaques. On a eu le sentiment qu’ils allaient faire subir au Liban le même sort qu’à Gaza. Comme le monde ne disait rien, j’avais peur qu’ils profitent de la situation pour détruire le pays. J’ai eu extrêmement peur pour ma famille, mes amis et, plus largement, pour le Liban.
Très vite, une autre question s’est imposée : Comment vais-je faire ce film ? Je ne voulais pas annuler le tournage, notamment parce qu’Hiam (Abbass) devait partir aux États-Unis pour un long projet. Elle ne disposait que de trois mois de disponibilité et on avait l’impression que la guerre n’allait pas s’arrêter, tant les bombardements étaient intenses. Je me suis alors dit qu’il ne s’agissait pas d’un film comme les autres. Je ne voulais pas simplement le transposer en France. Je voulais documenter le Liban avant qu’il ne disparaisse, ou du moins en conserver une trace à travers les décors du film. C’est ainsi qu’est née l’idée de filmer, coûte que coûte, chaque décor, mur après mur, puis de les projeter en studio. Ce choix répondait à un désir de documenter le pays, mais aussi de résister à la guerre. C’était un véritable pari, car personne n’avait encore réalisé un long métrage entier de cette manière. Aujourd’hui, certains réalisateurs utilisent cette technique pour quelques scènes, mais pas pour un long métrage entier.
Quelques jours auparavant, le chef électro m’a confié qu’en arrivant sur le tournage, il avait demandé à la cheffe opératrice, Céline Bozon : « Est-ce que tu crois vraiment à ce qu’on est en train de faire ? C’est de la folie ». Elle lui avait simplement répondu : « Le film nous le dira. ».
Comment avez-vous vécu ces contraintes sur le plateau ?
Shaden Fakih : Je n’ai pas vraiment ressenti ces contraintes comme des obstacles. Au contraire, la mise en scène créait immédiatement une manière particulière de jouer. Elle instaurait une véritable intimité entre les personnages et avec toute l’équipe. Mais il y avait quelque chose de troublant dans notre perception de l’espace : on ne pouvait pas interagir physiquement avec le décor, et ça modifiait complètement notre rapport au jeu.
Hiam Abbass : Oui, il y avait de nombreuses contraintes, parce que tout ce qu’on faisait était irréel. On devait jouer dans des espaces qui n’existaient pas réellement : monter un escalier alors qu’il n’y avait pas d’escalier, marcher dans une rue qui n’existe pas, ou regarder une mer présente uniquement à travers des images. Tout était virtuel, et notre travail consistait précisément à rendre ce virtuel crédible. Habituellement, lorsqu’on tourne sur un décor réel, on est porté par tout ce qui l’entoure : les odeurs, les bruits, les passants, la lumière naturelle, le soleil qui se couche ou disparaît derrière les nuages. Ici, on était uniquement avec Danielle, la cheffe opératrice, sa caméra et les équipes techniques.
L’écran de projection imposait des limites permanentes : il était impossible de l’éclairer directement, sous peine de détruire l’image, ou de produire trop de bruit. Certaines scènes se déroulaient en extérieur et nécessitaient du vent. Il fallait donc créer un souffle suffisamment réaliste, mais sans faire bouger l’écran derrière nous. Toutes ces contraintes nous amenaient parfois à nous demander ce qu’on était réellement en train de fabriquer. La marche constituait aussi un vrai défi. On devait marcher sur des tapis roulants pendant que les images défilaient derrière nous. Si les mouvements n’étaient pas parfaitement synchronisés, le résultat paraissait immédiatement artificiel. Quand je marchais seule, c’était assez simple d’adapter mon rythme à celui de l’image. En revanche, dans les scènes avec Amine [Benrachid, qui joue le personnage d’Osmane], on n’avait ni la même démarche ni la même vitesse. Il a donc fallu ajuster séparément chacun des tapis roulants afin que nos déplacements correspondent parfaitement au mouvement du décor projeté.
Danielle Arbid : Amine devait imaginer le Liban dans son ensemble puisqu’il n’y avait jamais mis les pieds. Cela lui demandait un immense travail d’imagination.
Hiam Abbass : Paradoxalement, cette contrainte a créé une vraie proximité entre nous. Très vite, on a oublié le dispositif technique. Il y avait même quelque chose de ludique dans la manière de fabriquer le film. Chaque journée de tournage apportait son lot de découvertes. On arrivait chaque matin en se demandant quel décor allait prendre vie cette fois-ci ! J’ai également le sentiment que le fait de tourner ainsi, à l’abri des contraintes extérieures d’un tournage en décors naturels, nous a rapprochés. On était constamment ensemble, concentrés sur le même objectif. Cette proximité a créé une véritable complicité entre toute l’équipe.

Je me suis laissé emporter par le film. Ce n’est qu’au dernier plan, quand la caméra recule et qu’on vous voit partir vers le plateau, que je me suis dit : « Ah oui, c’est vrai, c’est fabriqué ! ». On a presque l’impression d’être devant une pièce de théâtre.
Hiam Abbass : Je comprends que l’on puisse avoir cette sensation, mais, pour moi, ce n’est pas du théâtre. J’ai l’habitude de tourner en studio. Aux États-Unis, notamment pour les séries, une grande partie des décors sont construits en studio. Les faux murs, les lumières artificielles, les décors qui s’arrêtent brusquement… tout ça m’est familier. Mais ici, l’expérience allait beaucoup plus loin, notamment sur le plan mental. Comme le dit Danielle, cette histoire d’amour est aussi une histoire de résistance. Faire ce film était en soi un acte de résistance. Aller jusqu’au bout du tournage, permettre à ce film d’exister malgré les circonstances, c’était une réponse artistique à toutes les guerres qui peuvent frapper un pays.
Danielle Arbid : Il n’y avait pas beaucoup de financements pour ce film, en tout cas pas à la hauteur de nos attentes. Dès le départ, ce film s’est construit dans une logique de « coûte que coûte ». Lorsqu’on vous explique qu’un projet est impossible, qu’il ne pourra pas voir le jour, ça donne encore plus envie de le faire. C’était une manière de résister, à tous les niveaux.
Shaden Fakih : J’ai une question pour Danielle par rapport à la dernière scène : Pourquoi avoir révélé l’envers du décor à la fin quand le personnage de Suzanne sort du cadre ?
Danielle Arbid : Je voulais que le spectateur vive cette aventure avec nous jusqu’au bout. Ça ne m’intéressait pas de cacher le procédé ou de faire croire que tout était réel. Au contraire, je voulais assumer pleinement cette mise en scène. Hier encore, quelqu’un m’a posé cette question et l’a formulée d’une très belle manière : la réalité contamine la fiction, ou la fiction contamine la réalité. C’est précisément ce que je cherche dans mon travail. J’introduis toujours de la fiction dans mes documentaires et de la réalité dans mes films de fiction, j’adore ça. Je n’ai jamais eu envie de réaliser un divertissement aseptisé, conçu pour plaire au plus grand nombre. Ce qui m’intéresse, c’est l’expérimentation.
Hiam, qu’est-ce qui vous a convaincue d’accepter le rôle de Suzanne ?
Hiam Abbass : Avant même le personnage, c’est Danielle qui m’a profondément touchée. On se connaît depuis son premier court métrage, en 1998. À cette époque, elle m’avait emmenée au Liban pour son projet. Pour moi, qui suis Palestinienne, c’était la première fois que j’avais le droit d’entrer dans ce pays. C’était un moment extrêmement fort. Traverser une frontière qui m’avait toujours été interdite représentait quelque chose de presque impossible. Avec Danielle, il est souvent question de franchir les frontières, au sens propre comme au sens figuré.
Lorsqu’elle m’a envoyé le scénario, j’ai immédiatement accepté. Le personnage est magnifique, tout comme l’histoire. J’ai également été séduite par l’intelligence de sa proposition : offrir, d’une certaine manière, une réponse arabe aux questionnements développés par Fassbinder, dont je suis une immense admiratrice. Même si le film porte un regard universel sur l’amour et la société, j’y retrouvais énormément d’éléments qui nous ressemblent et nous rassemblent.
Danielle Arbid : Ce que j’aime profondément chez Hiam, c’est son éclectisme. On a beaucoup de choses en commun. Elle entretient un rapport très libre à son métier. Elle ne construit pas sa carrière en fonction de son image et ne cherche pas la reconnaissance à tout prix. Bien sûr, comme tout le monde, elle apprécie que son travail soit reconnu, mais ce n’est jamais ce qui guide ses choix. C’est une femme libre. Je savais que ce projet très expérimental ne pouvait fonctionner qu’avec une actrice capable d’accepter cette liberté. Tous les acteurs ne sont pas prêts à cela. Beaucoup ont besoin d’être rassurés ; certains sont beaucoup plus ouverts à l’expérimentation. Cette liberté qu’a Hiam m’inspire énormément. Elle nourrit mon travail et je suis convaincue que nous n’avons pas fini de collaborer ensemble.
Hiam Abbass : Moi non plus ! Si Danielle revient avec un nouveau scénario, il y aura toujours un « oui » avant le « non ». J’ai très envie de retravailler avec elle. Cette première expérience s’est déroulée dans des conditions exceptionnelles et on a toutes les deux évolué depuis. Même lorsque nous ne nous voyions pas beaucoup, nous nous suivions de loin avec beaucoup d’admiration. Je crois que nos univers artistiques se rejoignent naturellement.
Hiam, l’alchimie entre votre personnage et celui d’Amine Benrachid est particulièrement forte. Comment s’est construite cette relation ?
Hiam Abbass : Pour interpréter Osmane, beaucoup d’acteurs auraient pu incarner la colère de l’émigré, face au racisme et aux discriminations. Mais Danielle a choisi un acteur dont le visage dégage une immense innocence et une grande douceur. Ça apporte une profondeur supplémentaire au personnage. Le film raconte une histoire d’amour, mais il la raconte justement à travers cette douceur qui unit les deux personnages.
Sur le plateau, Amine s’est comporté comme un acteur extrêmement investi. Il arrivait toujours préparé, posait des questions lorsqu’il en avait besoin et exprimait ses frustrations lorsqu’il y en avait. On échangeait beaucoup. Il travaillait dans un esprit de grande liberté et avec une générosité constante, toujours prêt à donner davantage pour le film. Son travail était d’autant plus remarquable qu’il n’avait jamais mis les pieds au Liban alors qu’il devait incarner un migrant libanais. Habituellement, il suffit de vivre quelque temps dans un pays pour s’imprégner de son atmosphère. Lui a dû accomplir un véritable travail personnel d’imagination et de documentation avant même le début du tournage. Au-delà de son engagement artistique, c’est aussi quelqu’un de profondément humain. On s’entend très bien, ce qui facilite naturellement le travail. Je le respecte énormément, car son parcours fait écho, à sa manière, à celui de son personnage. Son histoire migratoire est différente : il n’est pas passé par le Liban, mais par la Libye, la Méditerranée, l’Italie, puis la France. À l’époque, il était père de deux enfants ; aujourd’hui, il en a trois. Il s’est construit seul, a appris le français, est allé à l’école et s’est formé jusqu’à devenir acteur. C’est quelqu’un qui s’est battu pour parvenir là où il est aujourd’hui. Et, pour ça, je lui tire mon chapeau.
SEULS LES REBELLES est en salles depuis le 24 juin 2026 !
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Entretien réalisé par Lola Antonini et Elyna Garcia