Du 10 janvier au 30 avril 2026, Les Écrans du Sud organisent une tournée de séances accompagnées autour de l’œuvre restaurée du réalisateur Paul Carpita, Le Rendez-vous des quais, et de ses courts métrages. Dans le cadre du cycle, Séances Spéciales s’est entretenu avec Anaïs Carpita, scénariste, petite-fille du réalisateur et présidente de l’association Les Camarades de Paul Carpita.
Le Rendez-vous des quais a été censuré dès sa sortie en 1955. Pouvez-vous nous raconter la genèse du film et dans quel contexte cette censure a-t-elle eu lieu ?
Anaïs Carpita : Il y a eu un aspect administratif et un aspect politique à cette censure. Paul Carpita, au début des années 1950, n’était pas un réalisateur professionnel. Il était instituteur, militant communiste et résistant, ayant fui le Service du Travail Obligatoire pendant la guerre. Après la guerre, avec des camarades, il fonde Cinépax, achète des caméras 35 mm et filme la vie ouvrière, les meetings et les grèves. Ils voulaient filmer la réalité ouvrière, en opposition aux actualités officielles. Certains camarades lui ont suggéré de faire un vrai film avec une histoire et des comédiens, ce qui a donné l’idée d’un long métrage hors des circuits classiques. Paul voulait raconter la grève de dockers de 1949, qui avait duré plusieurs mois, en en faisant une fiction intégrant une histoire d’amour et de fraternité. C’est aussi un film de bande, où chaque personnage a un rôle dans la grève, la solidarité et la conscience de classe.
Le film a été tourné sur deux ans, terminé en 1953. Comme Paul était instituteur, il tournait les jeudis et les week-ends, et pendant les vacances scolaires. La plupart des comédiens étaient non professionnels et jouaient parfois leur propre rôle, avec un mélange de scènes écrites et improvisées. Il a été réalisé sans autorisation, en dehors des circuits traditionnels, avec le soutien du Parti communiste pour financer la pellicule. Il n’y avait pas de son direct, il a fallu des mois de post-synchronisation. Lorsque le film a été prêt en 1955, il n’avait pas de visa commercial.
Lors de la deuxième projection publique, les CRS ont interrompu la séance, saisi les bobines, les ont mis dans des sacs poubelles et embarqué Paul Carpita, qui était en train d’enseigner à ce moment-là. Il a été interrogé, subissant beaucoup de violence verbale, et menacé de révocation de son poste. Cette censure avait deux motifs : la dénonciation des conditions de travail des dockers et celle de la guerre d’Indochine. L’avis de censure considérait le film « de nature à troubler l’ordre public ». Mon grand-père a vécu cette interdiction comme une humiliation. Il a été convoqué par le rectorat et muté à Marignane pendant un an, avant de revenir enseigner dans les quartiers Nord de Marseille.
Comment cette censure a-t-elle impacté la carrière et la volonté de faire du cinéma de Paul Carpita ?
A. C : Après cette censure, Paul Carpita a abandonné son projet de deuxième long métrage, Les Humiliés. Il s’est recentré sur son métier d’instituteur, mais a continué à tourner des courts-métrages avec ses élèves. Son regard était très optimiste, parfois naïf, mais poétique, notamment sur l’enfance. Ses courts-métrages abordent des thèmes similaires au Rendez-vous des quais : l’humiliation, la guerre coloniale, la solidarité…
Des films comme La Récréation (1958), Des lapins dans la tête (1964) et Graines au vent (1964) explorent la mémoire de l’enfance et la place de l’adulte. Par exemple, La Récréation raconte un adulte revenant dans la cour de son enfance et revisitant son amitié avec Jérôme, mort en Algérie. Dans Des lapins dans la tête, un petit garçon rêve en classe et s’évade à travers un dessin qui prend vie. L’enfant est humilié, mis au coin, confronté à la dureté de l’école, ce qui reflète les thèmes de l’humiliation et de l’injustice qu’il abordait déjà dans Le Rendez-vous des quais. Dans Graines au vent, un enfant fait l’école buissonnière et déambule sur le port, ce qui permet de voir le monde d’un point de vue enfantin, tout en conservant les thèmes sociaux du film original. Ces films ont souvent été tournés sans autorisation, parfois avec l’appui de la mairie, sur des temps très limités.

“Le Rendez-vous des quais” de Paul Carpita (1955) – Doriane Films
Selon vous, qu’est-ce qui rend le cinéma de Paul Carpita encore pertinent pour le public contemporain ?
A. C : Il y a des éléments datés, par exemple les interactions amoureuses ou certaines caricatures des patrons. Mais le film reste moderne sur d’autres aspects, notamment les personnages féminins. La véritable héroïne, Marcelle, est beaucoup plus intelligente et courageuse que son amoureux, qui se retrouve du mauvais côté de la barricade. Elle prend les décisions les plus importantes, influence Robert, et transmet l’enthousiasme aux autres.
Il y a aussi des éléments modernes concernant les rôles masculins. Le grand frère, chef syndicaliste, reste à la maison, s’occupe de sa fille et des tâches domestiques, pendant que sa femme milite dans la rue et développe son discours politique. Ça reflète un regard moderne et humaniste, probablement influencé par le métier d’instituteur de mon grand-père et son expérience personnelle. Enfin, les discours antigrévistes dans le film résonnent encore aujourd’hui. Les mêmes débats sociaux et politiques se répètent, et la lutte des classes est toujours présente, sous des formes différentes et parfois plus violentes.
Qu’est-ce que ça vous fait, d’avoir pu restaurer ce film et de pouvoir en parler à un public ? Est-ce que l’œuvre de votre grand-père, et le fait que vous ayez grandi dans cet environnement de cinéphile et de cinéaste, a influencé votre choix d’être scénariste ?
A. C : J’ai grandi dans ce milieu. Mon grand-père avait une petite maison à Marseille avec ma grand-mère, et une dépendance où il travaillait. Il y avait des pellicules, des bobines et du matériel partout. J’ai toujours été fascinée par tout ça, même si au début je ne comprenais pas tout. Le Rendez-vous des quais a pris un sens particulier pour moi parce que c’est un film avec une histoire, pas seulement des bobines dans un entrepôt.
En grandissant, j’ai vu mon grand-père travailler sur ses scénarios et ses tournages. J’ai été témoin de ses films réalisés dans les années 1950, et plus tard de films tournés dans les années 1990 et en 2001, comme Les Sables mouvants et Marche et Rêve ! J’ai participé à son travail en tant que stagiaire adolescente, ce qui a influencé mon choix de devenir scénariste.
Quel rôle joue l’association Les Camarades de Paul Carpita dans la préservation et la valorisation de l’œuvre de votre grand-père ?
A. C : Claude Martino et Bruno Jourdan, anciens collaborateurs de Paul, m’ont incitée à créer l’association. Nous l’avons fondé pour préserver et restaurer l’ensemble des films de Paul Carpita. Tous les films étaient en pellicule, sans copie numérique, avec des droits parfois flous. Grâce à eux et au soutien du CNC, nous avons pu restaurer Le Rendez-vous des quais, présenté à Cannes Classique en 2023.
Nous sommes trois bénévoles dans l’association. Notre rôle est de restaurer les films, suivre le processus avec le CNC, préparer la sortie en DVD et en VOD, et répertorier le matériel complémentaire : articles, photos, interviews, affiches. Bruno et Claude s’occupent de la partie archives et documents, tandis que moi je coordonne la restauration et la diffusion. Le CNC a joué un rôle central dans la restauration. Éric Leroy, qui a pris sa retraite depuis, et Laurent Cormier, directeur du département patrimoine, ont pris contact avec les ayants droit de Paul Carpita avant même que l’association soit officiellement créée. Leur volonté était de restaurer Le Rendez-vous des quais.
Quelle est la suite pour l’association et les films restaurés ?
A. C : Nous continuons la restauration des courts métrages et des longs métrages, la récupération des droits et la mise à disposition du public en DVD et en VOD. Nous travaillons à stocker et valoriser les archives et le matériel complémentaire. À terme, nous aimerions collaborer avec la Cinémathèque Française ou un partenaire pour que tout soit accessible au public et conservé dans de bonnes conditions.
Crédits photos : Doriane Films
Entretien réalisé par Lola Antonini