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Entretien avec Lucie Bonvin, coordinatrice de Best of Doc

Actus

Publié le : Lundi 23 février 2026

A l’occasion de la 7èmé édition de Best of Doc, Séances Spéciales s’est entretenu avec Lucie Bonvin, responsable du catalogue de Documentaire sur grand écran et coordinatrice de Best of Doc. Pour la deuxième année consécutive, Les Écrans du Sud s’associe à Documentaire sur grand écran dans le cadre de Best of Doc qui se déroulera du 4 au 17 mars 2026. Au programme : 10 des meilleurs documentaires de 2025, 1 film inédit, 1 film répertoire et 3 avant-premières !


Peux-tu nous présenter Best of Doc et les temps forts de cette édition 2026 ?

Cette année, Best of Doc se tiendra partout en France du 4 au 17 mars 2026. Cette édition rassemble 90 salles partenaires et prévoit près de 300 séances dont plus d’une soixantaine accompagnées par des cinéastes, critiques, professionnel.les du cinéma.

La création de Best of Doc par Documentaire sur grand écran est née du constat que, malgré un engouement des distributeurs pour le documentaire de création, l’exposition des films documentaires en salles reste encore aujourd’hui fragile. Les films sont parfois programmés en séance unique, conditionnés à des séances événementielles, ou bien ne restent à l’affiche que très peu de temps. Pour pallier ce manque, à la fin des années 2010, l’équipe de Documentaire sur grand écran a eu l’idée de créer un festival qui reprendrait le meilleur du documentaire sorti au cinéma durant l’année écoulée, afin de remettre en lumière, partout en France, ces films trop vite disparus de l’affiche. Une nouvelle visibilité pour les films, un coup de pouce pour les distributeurs, une chance pour les programmatrices et programmateurs ainsi que pour les spectatrices et spectateurs ! Nous célébrons cette année la 7e édition de Best of Doc.

Concrètement, l’objectif est de proposer aux programmateurs et programmatrices 10 des meilleurs films documentaires sortis en salle pour offrir au public la possibilité de découvrir ou revoir ces films dans les meilleures conditions. À cette proposition de films contemporains s’ajoutent des films de répertoire, restaurés dans l’année, des films inédits, qui, au moment de leur sélection n’ont pas de distributeur, ainsi que des courts métrages et des films en avant-première. Autour des 10 films de la sélection choisis par un comité de professionnels du cinéma, Documentaire sur grand écran met en lumière des films qui montrent la diversité du cinéma documentaire à travers les formes, les formats et le temps.

Ensuite, l’équipe travaille à diffuser ce programme partout en France. Pour ce faire, elle s’appuie notamment sur le travail d’une programmatrice et sur les réseaux de salles avec qui l’association travaille à l’année. L’objectif est que les réseaux de salles, tels que Les Écrans du Sud, s’approprient le festival et diffusent la proposition auprès des salles avec lesquelles ils entretiennent un lien étroit, en connaissent les pratiques, les souhaits, les limites. Ainsi, le festival peut s’adapter au mieux à chaque territoire. Pour cette édition, les Écrans du Sud et Documentaire sur grand écran travaillent étroitement depuis la rentrée 2025, et cette alliance donnera lieu à 23 séances à travers le réseau, dont une dizaine accompagnées par des cinéastes, critiques, programmatrices et programmateurs, chercheuses et chercheurs. Cette collaboration est un très bel exemple de mutualisation et de coordination territoriale.

Voici la sélection des 10 films documentaires pour vous mettre l’eau à la bouche ! Vous pourrez retrouver les autres films sur le site de Best of Doc (https://www.bestofdoc.fr/).

Imago                                                                         de Déni Oumar Pitsaev

Je n’avais que le néant, “shoah” par Lanzmann        de Guillaume Ribot

L’Invasion                                                                   de Sergei Loznitsa

Le Cinquième plan de la jetée                                    de Dominique Cabrera

My stolen planet                                                         de Farahnaz Sharifi

Peaches goes bananas                                               de Marie Losier

Put your soul on your hand and walk                        de Sepideh Farsi

Queendom                                                                  d’Agniia Galdanova

Soundtrack pour un coup d’Etat                                de Johan Grimonprez

Tardes de soledad                                                      d’Albert Serra

Y a-t-il des critères spécifiques pour la sélection des 10 films ?

La présélection s’appuie sur un travail mené toute l’année par l’équipe de Documentaire sur grand écran. Chaque mois, nous programmons des films documentaires en avant-première au Forum des Images à Paris, dans le cadre du programme Doc&Doc. Les films identifiés au fil de l’année entrent naturellement dans la présélection du festival. Certains films, que nous regrettons parfois de ne pas avoir pu programmer lors de leur sortie, parce que leur date a été annoncée trop tard ou que la programmation était déjà faite, sont également intégrés à cette présélection.

Ensuite, un comité de sélection, composé de professionnel.les du cinéma, intervient. Ce comité est actuellement composé d’Antoine Guillot (critique, producteur à France Culture), Eva Tourrent, Jérémie Jorrand et Line Peyron (programmateur·ices à Tenk), Fabien David (programmateur du cinéma Le Bourguet à Forcalquier), Claire-Emmanuelle Blot (programmatrice aux Entrevues de Belfort) et Annick Peigné-Giuly (présidente de Documentaire sur grand écran, directrice de Corsica.Doc).

Le comité peut proposer des films qui leur tiennent à cœur. En octobre, les membres se réunissent pour débattre et choisir les dix meilleurs films de l’année. Ça donne lieu à des débats vraiment passionnants ! Les avant-premières, les inédits et le film de répertoire sont choisis par l’équipe de Documentaire sur grand écran, tandis que les courts métrages sont sélectionnés par un comité d’étudiants, pour l’instant franciliens.

As-tu un film ou un moment de la programmation qui te tient particulièrement à cœur cette année ?

C’est difficile de choisir !

J’ai envie de mettre la lumière sur un film en particulier. C’est un film que nous avons repéré il y a deux ans au FID Marseille. Il s’agit de A Fidai film de Kamal Aljafari. Ce film nous tenait particulièrement à cœur. Nous l’avons d’abord accompagné pour trouver un distributeur qui aurait des financements pour une sortie nationale. Finalement, suite aux difficultés pour les sociétés de distribution de travailler la sortie de ce film en salle, Documentaire sur grand écran a fait le choix de le prendre en distribution, car même si nous ne sommes pas une société de distribution, nous restons une association avec une activité de distribution ! Il était ensuite évident de le proposer comme film « inédit » dans le programme de Best of Doc cette année. La particularité est que ce film « inédit » est désormais daté en sortie nationale, le 4 mars prochain. Il s’agit d’un film réalisé par un cinéaste palestinien. Il travaille à partir d’archives palestiniennes pillées par l’armée israélienne au Liban en 1982. Le cinéaste récupère ces images et sons qui appartenaient à son pays. Il leur redonne vie et propose, avec elle, un autre récit que celui imposé par le pays qui les domine. C’est un film vraiment passionnant qui pose quantité de question sur le cinéma, sur la politique, sur les images.

Lorsque vous me demandez ce qui me tient particulièrement à cœur dans cette édition, je suis obligée de parler de deux événements très particuliers de cette édition. Cette année, nous ouvrons le festival deux fois. A Paris, le 4 mars et à Marseille, le 5 mars. Le 4 mars à Paris, nous tenions absolument à inviter la réalisatrice Sepideh Farsi. Nous voulions que l’Iran et la Palestine soient au cœur de cette soirée documentaire. C’était évident. Sepideh viendra présenter son film Put Your Soul on Your Hand and Walk ainsi que deux très courts métrages inédits qu’elle a réalisés récemment : How I Decided to Make Films et Daughters of Iran. Nous avons besoin d’entendre sa parole autour du cinéma et de la politique. Que peut le cinéma, que pouvons-nous ?

Nous avons une autre ouverture le 5 mars à Marseille, au Cinéma La Baleine, où nous sommes très heureuses de présenter en avant-première Nuestra Tierra de Lucrecia Martel, en partenariat avec Les Écrans du Sud. C’est la première fois que nous organisons une ouverture hors de Paris. Best of Doc a grandi et nous avons désormais les partenaires et les moyens pour le faire. C’est une fête pour la belle collaboration entre les Écrans du Sud et Documentaire sur grand écran ! Le film est très attendu des cinéphiles. Lucrecia Martel réalise peu de films, elle vient de la fiction et réalise là son premier film documentaire. C’est un film très politique qui se situe sur un territoire précis en Argentine et qui nous rappelle d’autres conflits territoriaux en cours… Et cerise sur le gâteau, pour accompagner le film, nous avons invité Öykü Sofuoğlu, critique et membre du comité de rédaction de la nouvelle revue de cinéma décoloniale Emitaï. Les discussions vont être passionnantes. Bref, on a hâte !

© A FIDAI FILM de Kamal Aljafari

 

Comment est-ce que Best of Doc travaille avec les salles partenaires pour accompagner les projections ?

Pour organiser les projections accompagnées et faire des tournées avec les cinéastes, nous nous appuyons sur des réseaux de salles comme Les Écrans du Sud, De la suite dans les images et l’ACAP (Hauts-de-France), SCALA (Loire-Atlantique), Doc Cévennes, Corsica.Doc et les Cinémas Indépendants Parisiens. Ces réseaux connaissent très bien leur territoire et entretiennent des liens solides avec les salles. Cela facilite l’organisation des tournées, mutualise les frais et permet une large diffusion de la communication.

Pour donner un exemple parmi d’autres, pour cette édition, le réalisateur d’Imago, Déni Oumar Pitsaev, va faire six interventions dans un parcours coordonné entre les Cévennes, la région PACA et la Corse. C’est une mutualisation qui permet d’organiser des tournées cohérentes et efficaces.

Documentaire sur grand écran, l’association fondatrice de Best of Doc, a lancé une action de préservation de son catalogue. Peux-tu nous en dire plus sur cet enjeu et les actions engagées ?

Oui, nous soulevons là un autre volet du travail de diffusion du cinéma documentaire sur grand écran. L’association est née en 1991, du constat que le cinéma documentaire n’avait pas sa place dans les salles de cinéma. À l’époque, il existait surtout à la télévision. Un collectif de professionnel.les du cinéma et de cinéastes se sont rassemblés autour de ce constat et ont créé Documentaire sur grand écran. D’abord, l’association a existé autour de la programmation de cinéma documentaire à Paris. Puis, sur les recommandations du CNC, une société aussi nommée Documentaire sur grand écran a été créée pour distribuer le cinéma documentaire en salle, ce travail n’étant pas encore assuré sur le territoire français. Quelques années plus tard, les sociétés de distribution ayant développé cette activité, la société a fermé et les films en distribution ont été transférés à l’association Documentaire sur grand écran, formant la base de l’actuel catalogue de films. Aujourd’hui, le catalogue compte 284 films. Nous disposons de mandats pour les diffuser en salles de cinéma ou en séances dites non-commerciales. Il y a tout un travail d’actualisation du catalogue à faire, aux niveaux juridiques et technologiques, pour que les films puissent être projetés a minima au format numérique et idéalement, des œuvres restaurées. Avec les évolutions technologiques, les volumes de fichiers qui augmentent et la nécessité de diffuser les œuvres le plus rapidement possible, nous avons urgemment besoin de mettre à jour le parc numérique pour sauvegarder au mieux ces films et les diffuser encore plus ! Pour donner un ordre d’idée, en 2025, il y a eu 141 projections des films du catalogue, sans compter les séances scolaires. Les films nous sont demandés par des festivals, des ciné-clubs, des cinémas ou des associations et nous diffusons également les films via des programmes phares comme les [Doc&Doc] ou [les Rendez-vous de Documentaire sur grand écran].

Autour du catalogue et des conseils en programmation de l’association, s’est constitué il y a quelques années le « 7ème Réseau » : un réseau de structures de diffusion dans lequel nous faisons circuler le cinéma documentaire que l’association distribue (le catalogue) ou qu’elle soutient (Best of Doc, Oh my Doc..) Aujourd’hui, nous sommes traversés par une urgence de modernisation du stockage numérique des films, qui permettrait de continuer à les diffuser dans l’avenir. Pour cela, nous recherchons des fonds (publics, privés, dons individuels) et tout le monde peut participer et nous soutenir.

Quelles actions menez-vous auprès du public jeune qui découvre le documentaire ?

Chaque année, nous proposons des films du catalogue aux dispositifs École au cinéma et Lycéens et apprentis au cinéma. L’année dernière, Black Harvest de Bob Connolly et Robin Anderson, un des premiers films du catalogue de Documentaire sur grand écran, récemment restauré, a intégré le programme Lycéens et apprentis au cinéma. Trois courts métrages dont Beppie de Johan van der Keuken, Espace d’Eleonore Gilbert et La Sole entre l’eau et la terre d’Angèle Chiodo sont dans le programme École et cinéma.

Dans le cadre de Best of Doc, la sélection des courts métrages se fait par un comité étudiant francilien. Nous leur proposons de s’exercer au travail de programmation : choisir un corpus de film et l’éditorialiser, choisir un titre à leur programme et proposer un édito. Cela fait quelques années que nous avons mis en place ce travail passionnant pour les étudiants et pour l’équipe de Documentaire sur grand écran. Durant le festival Best of Doc, nous menons aussi un travail avec des enseignants : les professeurs de cinéma montrent à leurs étudiants la programmation de Best of Doc, puis les étudiants présentent les films en salle pendant le festival.

Nous avons aussi un partenariat avec le Pass Culture : un groupe de jeunes cinéphiles visionne les trois films en avant-première et choisit celui qui sera mis en valeur sur la plateforme au moment de la sortie de ce film. Pour l’instant, ces actions sont concentrées en région parisienne, mais nous souhaiterions les développer en lien avec les réseaux territoriaux.

Comment perçois-tu aujourd’hui la place du documentaire en France, en termes de diffusion dans les salles, avec en parallèle la montée des plateformes de vidéos à la demande ?

Le documentaire que nous défendons, c’est du cinéma à part entière. Il ne s’agit pas de reportages télévisuels ou de contenu. Il y a une véritable identité cinématographique et je pense que le public le perçoit. Il a donc tout intérêt à venir découvrir les œuvres au cinéma car cette expérience reste irremplaçable. Je veux dire qu’il y a la qualité de l’image et surtout le grand écran, le 5.1 donc l’immersion sonore, les autres spectatrices et spectateurs, une concentration particulière, le noir de la salle, les sièges et parfois les équipes du film ou des personnes intervenantes qui permettent un autre lien avec le film…  Certaines plateformes comme Tënk ou LaCinetek peuvent offrir un accès plus « facile » aux documentaires, les programmes sont éditorialisés, la communication est massive. Ces plateformes permettent de se faire une idée des films n’importe où et n’importe quand… D’une certaine manière, elles peuvent servir de portes d’entrée vers les salles de cinéma. Peut-être que certains spectateurs découvrent d’abord la forme documentaire via la VOD avant de développer l’habitude d’aller en salle. Si tel est le cas, nous avons tout intérêt à travailler ensemble pour créer une synergie entre le grand et le petit écran.

Crédits photos : A Fidai film de Kamal Aljafari, présenté en film inédit

Crédits photo top : Les Recommencements de Isabelle Ingold, Vivianne Perelmuter, présenté en avant-première

Entretien réalisé par Lola Antonini et Elyna Garcia

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