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Allons enfants : entretien avec Thierry Demaizière & Alban Teurlai

Entretien avec...

Publié le : Mercredi 20 avril 2022

Allons enfants, dernière collaboration de Thierry Demaizière et Alban Teurlai, nous ouvre les portes du lycée Turgot, dans le 3e arrondissement de Paris. C’est dans cet établissement public qu’un projet pédagogique mêlant scolarité et hip-hop a vu le jour, ouvert aux élèves de tout Paris, notamment des quartiers populaires. Portée par une équipe qui continue de croire en la mixité sociale, l’intégration et la réussite scolaire, la section hip-hop de Turgot est une expérience inédite que les réalisateurs ont suivie pendant une année. Un film à l’assaut des préjugés sur la jeunesse, le hip-hop et l’école dont nous avons discuté avec les réalisateurs.

Crédits photos : Samuel Kirszenbaum / Libération
_ Comment avez-vous eu connaissance du projet pédagogique porté par le lycée Turgot ? Quelles ont été les réactions du corps enseignant, des élèves à votre envie de filmer leur année ?

L’histoire nous est venue par le biais d’Elsa Le Peutrec, productrice, réalisatrice et ancienne élève du lycée Turgot, qui avait découvert qu’il y avait de la danse à Turgot et a mené l’enquête. Très vite, nous avons senti qu’il y avait là matière à faire un film de cinéma. Le rectorat est assez fier de cette expérience et nous a vite soutenu. Les élèves ont facilement accepté la caméra, c’est une génération qui se filme en permanence avec leurs smartphones. Ce sont des danseurs, qui veulent représenter leur crew, leur lycée, ils ont donc plaisir à être sélectionnés. De plus, nous étions une petite équipe, avec un matériel réduit, présents sur les lieux seulement par intermittence.

_ Comment avez-vous sélectionné les élèves qui sont les personnages de votre documentaire ? La danse a-t-elle joué un rôle là-dedans ?

Ce qui nous plaisait dans le projet pédagogique, c’était le principe d’aller chercher des gamins en échec scolaire pour des raisons diverses et tenter grâce au hip-hop de leur faire réintégrer un cursus. Donc nous sommes allés chercher en priorité ces histoires-là. Pour le reste, ce sont tous de très bons danseurs.

_ La parole et la danse sont deux modes d’expression qui se complètent chez ces adolescents. Comment avez-vous abordé cet équilibre pour trouver le bon dosage à l’écran ?

Premièrement, ce sont des gamins qui nous ont frappés par leur capacité à verbaliser ce qu’ils veulent exprimer avec un langage très imagé. Ce sont aussi des enfants qui ont été boxés par la vie, qui ont des histoires cabossées. La danse, c’est le prolongement de ce qu’ils ne parviennent pas à dire. Quand Erwan parle de sa mère alcoolique et qu’on le voit danser comme s’il titubait, cela résonne forcément. Pour le dosage, nous ne voulions pas faire un film sur le hip-hop mais sur une génération. Nous avons gardé cela en tête au montage, en nous efforçant en 1h50 de restituer avec justesse l’année passée là-bas. On avait envie d’aboutir à la formation d’un collectif, entre leurs singularités qu’on peut sentir au départ et le crew qu’ils constituent lors du spectacle de fin d’année. C’est tout le travail de long terme de David Bérillon, responsable de la section hip-hop.

_ Face à des élèves qui sont souvent en représentation, notamment quand ils dansent, comment pouvez-vous êtes sûrs que vous captiez leur authenticité ?

Ils ne sont pas autre chose qu’authentiques. Quand on passe des jours avec eux, ils finissent par nous oublier et grâce à notre dispositif de tournage, on capte des conversations et des échanges qui sont vrais. On s’est aussi rendu compte que les élèves de seconde sont sans filtre, ce sont encore des enfants. Ceux qui sont plus âgés, en terminale par exemple, commencent à être dans un jeu de rôle, il faut faire plus attention. Mais le but n’est pas de leur voler des émotions. Quand on commence les entretiens avec eux, on établit de toute façon un contrat de confiance, puisqu’ils ont la possibilité tout au long de l’année de revenir sur des choses qu’ils nous ont dit.

_ Vous filmez de nombreuses battles, moments d’intensité chorégraphique. Avec quelles envies filmiques avez-vous abordé ces séquences ?

L’envie première était d’être immersif, d’emmener le spectateur au centre du cercle qui se forme à chaque battle. Filmer la danse de loin, ça ne marche pas. L’envie était d’être avec eux. Au départ, ils avaient peur de me bousculer et à la fin j’étais presque en train de jouer des coudes ! L’envie était de rendre sur grand écran la sensation d’être à leur place.

_ Certaines séquences de chorégraphies, qui constituent notamment le générique final, semblent sorties de l’univers du clip et détonnent avec le reste du film. Pouvez-vous revenir sur le tournage de ces séquences en particulier ?

À la fin de l’année scolaire, on découvre grâce à David une piscine sous le lycée, abandonnée depuis 30 ans. C’était la fin du tournage et on a décidé de filmer une série de solos de danse avec les élèves. C’était une façon de donner un temps égal à chacun. En toute honnêteté, cela aurait été dommage de ne rien faire de ce lieu, avec des danseurs pareils, donc on a improvisé ça. Il a fallu ensuite trouver la place de ces séquences dans le film, puisqu’en effet cela détonne de la grammaire du documentaire.

_ Quel serait selon vous la première réussite d’un projet pédagogique comme celui que vous documentez ? 

C’est celui de raconter le rêve d’une école républicaine, avec le projet d’un proviseur en fin de carrière qui croit à la mixité et pense qu’il faut mélanger les enfants, que la société doit se construire comme ça. C’est un projet politique. Au départ, il y a des a priori entre les élèves et à la fin ils font la fête ensemble. Mais cela n’arrive pas par hasard, parce que l’encadrement est bienveillant, les professeurs sont patients, dévoués. Dans une période très orientée sur l’identitaire, c’est un film anti-Zemmour !

_ « Allons Enfants » nous confronte aussi aux clichés sur la jeune génération.

Il y a en effet beaucoup de clichés sur cette génération. On les prend pour des flemmards en casquette qui ne savent pas parler. Et dans le film, on se rend compte qu’ils parlent très bien, qu’ils en veulent, qu’ils ont la « deter » comme ils disent souvent. Ce ne sont pas des idéalistes. Ils savent que leur vie va être dure et qu’ils vont devoir se battre pour obtenir ce qu’ils veulent. Ils sont très réels alors qu’on pense toujours qu’ils vivent dans la virtualité des réseaux sociaux.

_ Après plusieurs films sur la danse, notamment à l’Opéra National de Paris, qu’est-ce que vous avez pu trouver de nouveau avec le hip-hop ?

C’est l’anti danse classique. Le classique, c’est des corps très formatés. Là il y a de la place pour tout le monde. C’est un endroit où on voit danser Maxime, qui se décrit comme une ligne, et des gens plus ronds, où on voit danser les garçons et les filles. Il y a une vraie mixité de genre dans le hip-hop.

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Entretien réalisé par Sylvain Bianchi.

Crédits photos article et top : Alban Teurlai

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