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« Arthur Rambo » : entretien avec le réalisateur Laurent Cantet

Entretien avec...

Publié le : Mardi 1 février 2022

En février 2017, Mehdi Meklat tombe de haut. De jeune journaliste à succès du Bondy Blog, chroniqueur sur France Inter et Arte, aussi à l’aise plume à la main que sur les marches du Festival de Cannes, il est désormais devenu infréquentable. En cause, la réapparition d’un fil de messages haineux signés Marcelin Deschamps, son alter ego sur Twitter. L’affaire fait grand bruit à l’époque et marque Laurent Cantet, réalisateur d’Entre les murs (Palme d’Or en 2008). Dans Arthur Rambo, en salles ce mercredi 2 février, le cinéaste s’inspire librement de cette histoire. Mehdi Meklat devient Karim D., jeune romancier, et les messages qui causeront sa perte sont cette fois signés Arthur Rambo, pseudo qui est aussi le titre du long métrage. Le film suit le rythme frénétique d’une ascension aussi rapide que la chute, dont Karim doit se relever en répondant à la question que tout le monde se pose : pourquoi ?

Quelle a été votre réaction à l’époque de l’affaire Mehdi Meklat ?

J’ai été très touché par cette histoire. Je connaissais Mehdi Meklat à travers ses écrits dans le Bondy Blog, un de ses livres que j’avais lu et ses interventions à la radio sur France Inter. Je trouvais qu’il avait une tête bien faite, qu’il pensait de manière exceptionnelle pour un jeune homme de 17 ans. Un matin, j’ai découvert les tweets dans les journaux, parce que je ne suis pas sur Twitter. J’ai eu la même réaction que celle que pose sa copine dans le film : comment tout cela peut cohabiter dans une même tête ? L’envie de faire ce film vient de cette question.

Le film est en quelque sorte une adaptation de cette affaire ?

Je ne dirais pas que c’est une adaptation, ce n’est pas non plus un biopic. J’ai longtemps cherché la forme. Je voulais garder une certaine liberté par rapport à l’histoire de Meklat. J’ai finalement trouvé le film le jour où j’ai choisi de concentrer l’histoire sur deux jours : l’apogée et la chute. Cela permettait de regarder davantage les mécanismes à l’œuvre, la vitesse des réseaux sociaux, leur violence, plutôt que de se concentrer sur le passé du personnage. Le film fait d’ailleurs 1h30 car il est très direct, il me fallait épouser cette vitesse.

Vous avez donc dû créé Arthur Rambo, jusqu’à écrire ses tweets haineux ?

Oui, nous avons choisi de réécrire les tweets. Cela n’a pas été un travail facile car ce n’est pas plaisant d’écrire des choses comme ça mais je voulais prendre la responsabilité de tout ce qu’il y avait dans le film.

D’où vient ce nom d’Arthur Rambo ?

Ce pseudonyme, c’est presque un résumé de la personnalité de Karim. On retrouve à la fois la volonté littéraire avec Rimbaud et la colère, la violence avec Rambo. Karim est à la croisée de ces deux chemins.

─  Le film met en images les réseaux sociaux. Comment avez-vous travaillé cette représentation ?

Il y a une évolution au fil du film. D’abord on filme les téléphones, ce qui est assez classique. Puis l’affichage des tweets en plein écran m’a semblé très important, je voulais rendre compte de la violence de ces textes. Ils apparaissent donc de manière énigmatique, comme des intertitres de cinéma muet, et on finit par comprend de quoi il retourne. Le reste des tweets apparait directement sur l’image, et si on peut les lire au départ, ils finissent par parasiter, recouvrir les scènes. C’est une façon de représenter la place que cela prend dans nos vies, submergées de messages qui finissent par s’annuler les uns les autres.

Le personnage principal est confronté au fil du film à de nombreuses accusations. Mais le film ne le condamne pas pour autant. C’était important de laisser cette appréciation au public ?

J’ai l’impression qu’il y a encore quelque chose qui nous échappe dans cette histoire. Ce qui m’a intéressé c’est la progression du personnage. D’abord il nie puis ensuite il se rend compte qu’il doit prendre les choses en main. Il se retrouve sommé d’affronter tous ces petits « tribunaux » incarnés par les personnages qui le confrontent. Et c’est au fil de ces échanges que le film essaye d’éclairer cette histoire.

Le spectateur épouse tout de même le point de vue du personnage principal, ce qui peut plus facilement susciter l’empathie ?

La grande question qui s’est posée dès l’écriture était celle de la bonne distance vis-à-vis du personnage. Il fallait en faire quelqu’un de responsable de ce qu’il a fait, pas une victime. En même temps, le film peut aussi déclencher une empathie pour le personnage. Je trouve que c’est à l’image de ce que j’ai pu éprouver pour le personnage. Je souhaite que le spectateur partage cette trajectoire, qu’il bascule continuellement entre empathie et rejet. Cette bascule est importante.

La dualité du personnage, entre Karim D. et Arthur Rambo, évoque aussi la séparation entre les deux mondes entre lesquelles il évolue : la bourgeoisie culturelle et la banlieue…

Le film est d’abord sur les réseaux sociaux, que l’on utilise aujourd’hui sans les questionner. Mais ce qui m’intéresse aussi, c’est que le personnage est un transfuge de classe. Il est à la fois capable d’écrire un livre sur sa mère, bien écrit, puis des choses qui le ramènent à la manière dont il peut parler avec ces amis.

La scène où il traverse le périphérique pour rentrer chez lui illustre ce parcours de transfuge…

L’image est presque un peu trop grosse mais je ne pouvais pas m’en priver. J’ai quand même l’impression que toutes ces histoires mettent souvent en cause des jeunes issus de l’immigration, des banlieues. On est très content de les accueillir quand ils écrivent un bouquin, car cela prouve à une bonne conscience de gauche, à laquelle je peux m’identifier, que cela peut marcher, que le monde n’est pas si compartimenté. Mais à partir du moment où un de ces jeunes montre qu’il n’a pas acquis tous les codes, on le renvoie très facilement à ses origines ou à sa banlieue.

Banlieue dans laquelle il est en effet renvoyé mais où il est reçu comme un traitre…

Oui car il met en danger sa communauté, ses amis. Il y a des tels amalgames qu’il suffit aujourd’hui qu’une poubelle brûle pour que l’ensemble des jeunes de banlieue soit remis en cause.

Si tous les personnages semblent avoir un avis, il y en a quand même un, celui d’Anne Alvaro qui accepte de ne pas en avoir…

J’ai l’impression qu’elle me représente dans le film. Elle dit à Karim le seul conseil que j’aurais eu envie de donner à Mehdi à l’époque : c’est à toi de comprendre maintenant. Dans le film, c’est à partir de ce moment-là, le seul moment où il craque vraiment, qu’il se met à travailler. C’est pour ça que je trouve la fin du film optimiste, à l’inverse d’une fuite. Il faut toujours s’extraire du vacarme pour pouvoir penser.

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Entretien réalisé par Sylvain Bianchi.

Crédits photos top : Arthur Rambo © Céline Nieszawer

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