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Bonne mère : entretien avec Hafsia Herzi

Entretien avec...

Publié le : Mardi 20 juillet 2021

Après Tu mérites un amour (2019), son premier film en tant que réalisatrice, tourné à Paris, dans lequel elle incarnait le premier rôle, Hafsia Herzi revient à ses racines marseillaises avec son deuxième long métrage : Bonne mère (2021). En salles dès ce mercredi 21 juillet, le film raconte l’histoire de Nora, la cinquantaine, femme de ménage qui veille sur sa petite famille dans une cité des quartiers nord de Marseille. Sélectionné au Festival de Cannes 2021, le film a remporté le prix d’Ensemble décerné par le jury Un Certain Regard présidé par Andrea Arnold. A l’occasion de la présentation de son film en avant-première au cinéma les Variétés à Marseille, nous avons rencontré Hafsia Herzi, qui est revenue avec nous sur l’aventure qu’a été la réalisation de ce film, tourné dans son quartier avec un casting composé de non-professionnels.

─ Depuis combien de temps portez-vous cette histoire et l’envie de la transposer à l’écran ?

La première version du scénario date de 2007, mais j’ai toujours voulu réaliser ce film sur un personnage de mère courage. Ma propre mère était femme de ménage, non pas dans les avions comme dans le film, mais dans un collège et en parallèle elle s’occupait de plusieurs personnes âgées. Elle se levait tôt, faisait un travail difficile qui lui rapportait peu d’argent. Je voulais rendre hommage à ces femmes, ces mères du quotidien, que je voyais passer dans la cité et que j’imaginais comme ma mère.

─ Vous avez tourné à la cité des Oliviers, dans le quartier de votre enfance. Est-ce que vous y retournez régulièrement ?

J’y retourne à chaque passage à Marseille. C’est important pour moi, cela me rappelle des souvenirs. J’ai encore des amis là-bas. Cela m’a beaucoup inspiré pour le film.

─ On imagine que cela vous a permis d’avoir ce regard très juste, très actuel, sur un quartier que vous avez quitté en 2008 ?

En fait, le quartier a peu évolué. Il s’est plutôt dégradé. A l’époque, je restais avec des copines à discuter dans le parc, mais aujourd’hui il y a beaucoup de violences, des meurtres. Beaucoup de mes amis d’enfance sont morts. Ce sont des lieux abandonnés par la société. J’ai voulu montrer la réalité telle que je la perçois, c’est à cela que sert le cinéma. Le quartier est un personnage du film à part entière.

─ Comment s’est passé le tournage sur place ?

Je travaille avec mon frère. Il s’est occupé du casting, des repérages. Il m’a donné les heures durant lesquelles il était possible de tourner malgré le trafic de drogue. Heureusement, nous étions une petite équipe. J’ai travaillé avec des amis d’enfance, des gens que j’ai connu petite. J’ai voulu créer une ambiance familiale. Pour le casting, nous avons pris des gens de là-bas, dont ce n’était pas le métier.

─ Le langage est également un élément clé du film. Comment avez-vous travaillé cela ?

Tout est écrit. Ayant grandi là-bas, je connais très bien le phrasé. Je voulais retranscrire cette manière de parler, de s’exprimer, sans filtre. J’ai simplement dû actualiser certaines formulations mais cela n’a pas tellement changé.

─ Comme vous le disiez, les acteurs sont pour la plupart des non-professionnels. Comment avez-vous procédé avec eux ?

J’ai d’abord choisi des gens qui avaient un talent, mais le talent ça se façonne. J’ai fait énormément de répétitions, pour que chacun comprenne son personnage et ses réactions. Cela a été également beaucoup de travail sur les costumes, que chacun soit dans le bon thème. Nous avons énormément discuté mais tout le monde a très vite compris qui était son personnage et chacun a pu le travailler à côté.

─ Pouvez-vous nous raconter la rencontre avec Halima Benhamed, qui incarne Nora, le personnage principal ?

J’avais trouvé tout le casting sauf Nora, pour laquelle je me suis rendue compte après quelques répétitions que je m’étais trompée sur la dame choisie au départ. Finalement, Halima Benhamed est venue accompagner sa fille qui était enceinte. Je l’ai vu au loin et lui ai proposé de passer des essais. Elle a d’abord refusé en rigolant, elle disait qu’elle n’était pas actrice, qu’elle allait gâcher mon film. J’ai réussi à la convaincre, avec douceur et sincérité, sans trop insister. C’est comme en amour, on ne peut pas forcer quelqu’un à nous suivre.  Au bout de dix secondes d’essai, j’ai su que c’était la bonne. Cela a été un vrai coup de cœur artistique.

─ Contrairement à votre film précédent, vous ne jouez pas dans celui-ci.

Le projet était trop ambitieux, il y avait trop de travail. Il n’était pas question que je me rajoute ça. Je voulais faire un film avec des non-professionnels, des visages inhabituels. Me mettre dans le film alors que cela fait des années que je ne suis plus à l’écran me paraissait inutile. Je voulais filmer la nouveauté, sublimer ces acteurs.

─ Le récit qui se construit autour du réseau de prostitution sadomasochiste est assez surprenant ! Il est également terrible car il est le seul contact entre les filles de la cité et les quartiers Sud de la ville, plus aisés.

Cela vient d’une histoire vraie, que l’on m’a racontée quand j’étais plus jeune. Une fille du quartier se vantait d’avoir ce superbe plan. Cela m’est toujours resté en tête, je me suis toujours dit que cela serait magnifique dans un film. Je tenais à le mettre car c’est inattendu. Cela aborde le rapport à l’argent, au corps, à la difficulté de trouver un travail et ce que cela peut nous pousser à faire. C’est aussi la perception de la domination, car dans le récit les filles pensent qu’elles dominent mais le rapport de domination n’est absolument pas renversé comme on s’en rend compte. Le cinéma nous donne la liberté de raconter ces choses. L’inconnu de ces scènes me plait. Je traite ça avec plus ou moins d’humour dans le film mais cela n’est pas drôle. C’est aussi la réalité.

─ En parlant du récit autour des filles, d’où vient la musique de la scène de rap chantée par Ludivinne ?

La chanson a été écrite par Saaphyra (Ludivinne dans le film), qui est rappeuse. Elle m’avait fait écouter ce qu’elle faisait et j’avais adoré. Je lui avais envoyé le scénario pour qu’elle écrive quelque chose. Trois, quatre jours plus tard elle m’a transmis ce très beau texte. C’était très important pour moi de montrer son talent et de filmer une femme qui rappe, ce qui est inhabituel au cinéma.

─ Au moment de l’écriture, aviez-vous des films en tête ? Ou des références qui ont pu être suggérées par votre producteur ?

Pas du tout. Je n’aime pas être influencée, je ne voulais pas être dans l’imitation. Je voulais filmer Marseille telle que je la perçois, avec la lumière qui me plait. Le succès de Tu mérites un amour m’a permis de choisir mon producteur. La première chose que j’ai dit à Saïd (Ben Saïd), c’est que je voulais ma liberté. Les producteurs me faisaient peur car j’en avais vu en tant qu’actrice qui faisaient la police sur le plateau. Mais il m’a fait totalement confiance. Il m’a beaucoup aidée au montage, il a toujours été franc avec moi. Nous avons eu une vraie collaboration artistique.

─ Comment avez-vous construit votre propre cinéphilie ?

Je n’allais pas du tout au cinéma, cela coutait cher ! C’est grâce à l’école que j’ai découvert les films de Pagnol ou quelques films italiens, sur des cassettes vidéo. Cela me plaisait. Puis, j’ai construit ma cinéphilie toute seule, profitant au fil des tournages des recommandations des metteurs en scène.

─ Le film vient d’être récompensé du Prix d’Ensemble par le jury d’Un Certain Regard au Festival de Cannes.

C’est exceptionnel. Il y avait plus de vingt films en compétition ! En plus, je suis fan absolue d’Andrea Arnold, la présidente du jury. Je disais à mon chef opérateur de regarder ses films pour s’en inspirer. Elle a été une grande source d’inspiration pour moi.

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Entretien réalisé par Sylvain Bianchi.

Crédits photos top et article : SBS Distribution

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