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Entretien avec Alain Ughetto

Entretien avec...

Publié le : Lundi 23 janvier 2023

En 2013 sort sur les écrans Jasmine, film poétique autobiographique où deux personnages en pâte à modeler se retrouvent pour vivre leur amour dans un Téhéran en polystyrène ébranlé par la révolution iranienne. Des mains apparaissent à l’écran, modelant les personnages, déplaçant les décors. Ce sont celles d’Alain Ughetto, cinéaste marseillais adepte de la stop-motion, l’animation image par image. Aujourd’hui, il travaille à son prochain long métrage, Interdit aux chiens et aux italiens, où les personnages en pâte à modeler incarnent sa famille italienne, qui a immigré en Suisse au début du siècle. Comme dans Jasmine, Alain Ughetto partage ses souvenirs, les modèlent pour en faire des personnages animés, et nous projette dans la grande histoire, celle de la révolution iranienne, celle de l’immigration italienne.

Le film est produit par Les Films du Tambour de Soie, société de production marseillaise, lieu d’ancrage du réalisateur par lequel tout doit passer pour son travail. En témoignent la voix de Jean-Pierre Darroussin dans Jasmine, et celle annoncée d’Ariane Ascaride au casting d’Interdit aux chiens et aux italiens, deux acteurs de la bande de Robert Guédiguian, éminent cinéaste lié à Marseille et à son quartier de l’Estaque au nord de la ville, là où précisément Alain Ughetto a pu fabriquer pendant 3 ans Jasmine, dans une pièce du cinéma du quartier l’Alhambra.

En attendant la sortie d’Interdit aux chiens et aux italiens, nous avons discuté avec Alain Ughetto de son travail, sa manière d’élaborer ses personnages et de les faire vivre.

─ Autant dans Jasmine que dans Interdit aux chiens et aux Italiens, vous menez une enquête sur votre passé, sur celui de votre famille. Est-ce que le cinéma pour vous est un moyen de se (re)découvrir ?

Alain Ughetto : Oui, c’était couvert, aussi en soulevant délicatement le voile, j’ai découvert un sentiment amoureux ancien dans « Jasmine », le parcours d’une partie de ma famille dans « Interdit aux chiens et aux italiens »

─ Dans Jasmine, on vous voit modeler vos personnages, apparaître entre les immeubles du décor. Là où le cinéma, et la technique de la stop-motion en particulier, est l’art de l’illusion, vos mains à l’écran nous en révèle le « secret ». Pourquoi avoir choisi de vous montrer au travail ?

A.L. Dans ces deux films, je suis parti prenante de ces récits. Comment exister face à des personnages aussi abstraits que ceux de « Jasmine » comment m’intégrer au récit d’Interdit aux chiens et aux italiens la main, ma main entre naturellement dans le cadre.

─ Les personnages de Jasmine sont en pâte à modeler, sans autres accessoires, retournant à vos premiers courts-métrages (notamment L’Échelle et La Boule, réalisés il y a près de 35 ans). Dans Interdit aux Chiens et aux Italiens, les personnages sont toujours en pâte à modeler, bien qu’ils soient habillés de divers accessoires. D’où vous vient cet usage de la pâte à modeler ? Où avez-vous appris ce maniement ?

A.L. À la grande joie de ses enfants, à la fin des repas, dans la croute du baby Bell, mon père modelait. D’entre ses doigts, de cette croute sortaient comme par magie, un oiseau, un renard… Je me souviens gamin d’avoir au bout de mes doigts fait voler ces oiseaux au dessus du canapé, sous la table et de les déposer délicatement dans les mains de mon père.

─  Le décor et les bonshommes de pâte à modeler de Jasmine ne sont pas d’apparence réaliste. Ils sont symboliques, par leurs couleurs, leurs mouvements, leurs transformations, et évoquent grâce au commentaire et au travail du son toutes les émotions et les questionnements qui portent les deux personnages. Le spectateur construit une partie du film en imaginant les vrais Alain et Jasmine. Interdit chiens et aux italiens semble cette fois plus réaliste, en témoigne l’accessoirisation des personnages. Pourquoi ce choix ? Comment construisez vous l’esthétique de vos personnages ?

A.L. L’idée dans Jasmine c’était : au cœur de la pâte modelée, faire remonter un sentiment amoureux ancien. La pâte en la pétrissant se réchauffe entre les doigts, petit à petit en la malaxant la pâte se détends, se laisse aller, et à l’instar d’une caresse amoureuse, elle devient douce et tendre : dans cette pâte modelée, les souvenirs amoureux sont remontés, puissants et forts.

Pour Interdit aux chiens et aux italiens ce qui m’a intéressé, c’est la transmission de main en main. Les mains de mon grand-père ont transmis leur savoir aux mains de mon père, les mains de mon père m’ont à leur tour transmis leur savoir et aujourd’hui je m’en souviens aussi je me devais de témoigner. Mon père se souvenait que gamin, mon grand-père pour les endormir le soir, lui racontait des histoires qui font peur, mon père m’a raconté lui aussi des histoires qui font peur et à leur demande, j’ai raconté à mes enfants des histoires qui font peur. Mon grand-père je ne l’ai pas connu, mais à travers des témoignages, je peux imaginer sa vie : de paysan/charbonnier, il est devenu ouvrier… Aujourd’hui, à travers ces figurines habillées, je peux le représenter, l’imaginer, se révoltant, rencontrant ma grand-mère, racontant, travaillant…

Visuels Interdit aux chiens et aux Italiens (6)
─ Vous avez utilisé pour Jasmine des traces qui vous restaient de l’époque (lettres de Jasmine, films super8 tournés en Iran, archives de l’INA). Pour Interdit aux chiens et aux italiens, vous utilisez des éléments que vous avez récupéré dans le village de votre famille en Italie pour le décor. Que représentent ces traces, ces indices, pour vous ?

A.L. Dans les repas de famille mon père racontait qu’il y avait en Italie, un village où tous les habitants portaient le même nom que nous. À sa mort, je suis allé voir. Il avait raison. Qui étaient ces gens, des tantes, des cousins, des oncles, que c’était-il passé ? Ces traces, ce sont les prémices d’une enquête.
Les témoins de cette époque italienne (Les années 1870) ont disparu, les arbres ont repoussé sur leur passé de charbonnier, les toits se sont effondrés sur leur travail de paysan et aujourd’hui, au delà du cimetière, il ne reste plus rien d’eux. Dans les musées en Italie, j’ai retrouvé les outils qu’ils fabriquaient de leurs mains, leurs habits colorés…
Un livre m’a ouvert les portes de ce monde Le monde des vaincus de Nuto Revelli. Ce sociologue a enregistré des paysans et des paysannes de l’âge de mon grand-père et de ma grand-mère qui vivaient dans le même endroit du piémont. Des témoignages poignants sur la faim, la misère, les guerres…
Avec ce que j’ai glané à Ugheterra, ce village en Italie, des brocolis, des châtaignes, du charbon de bois qui faisaient leur quotidien … Au cœur de mon atelier, avec ces matériaux, j’imagine et je reconstruis ce monde disparu.

─ Il est intéressant de voir que le film Jasmine est évoqué par la critique et la presse comme un objet hybride : un « documentaire d’animation », ou encore « un docu-fiction animé » … ce qui est amusant quand on sait que vous avez été documentariste. Dans Interdit aux chiens et aux italiens, vous partez de l’histoire de l’immigration italienne du début du siècle et dans Jasmine de la révolution iranienne. Est-ce pour vous nécessaire d’inscrire les histoires que vous racontez dans la « Grande Histoire », de garder cette accroche à un réel qui dépasse vos personnages ?

A.L. Cet ancrage au réel est important pour moi. À la veille de la deuxième guerre mondiale, le 10 juin 1939, mon grand-père et toute la famille ont été naturalisés français en toute hâte. Quelques mois plus tard, l’armée de Mussolini a envahi quatre départements français dont la Savoie où ils résidaient, ainsi dans le réel, un drame terrible se noue presque tout seul.

─ On peut penser que le tournage de Jasmine a été pour vous hors du commun, puisqu’il vous à mené pendant près d’un an à travailler vos décors, malaxer vos personnages et remuer vos souvenirs. Aujourd’hui, vous travaillez pour Interdits aux chiens et aux italiens avec une équipe plus grande, et dans le Work In Progresse que nous avons pu visionner, on vous voit dans une position plus en retrait, en supervision ? Cela était une volonté de votre part ? Comment travaillez-vous dans cette économie et cette production différente ?

A.L. Jasmine a pu exister grâce à Alexandre Cornu, le producteur. Le tournage s’est déroulé sur trois ans. Seul, derrière l’écran du cinéma l’Alhambra à Marseille, je donnais vie à des personnages de pâte. J’ai fait un film comme ça, j’en suis heureux et fier, mais pas deux. Fort de l’expérience et du succès de Jasmine, nous sommes repartis Alexandre et moi dans une autre aventure Interdit aux chiens et aux italiens. Nous nous sommes attachés à ancrer ce film dans une économie, celle du film d’animation. Après deux ans de travail sur la conception du scénario puis deux ans de travail pour définir les plans dans le story-board, le film est bien en place à la fois dans sa construction et dans ses respirations. Dans le work-in-progress nous sommes en plein tournage. Chacun est à sa place, décorateurs, animateurs, assistants, là, il convient d’animer les équipes…

Dans les reflets d’un lac de montagne, je voulais que Luigi mon grand-père fasse un ricochet pour impressionner ma grand-mère qu’il venait de rencontrer. J’ai proposé ce plan à une animatrice. Elle m’a filmé, puis elle s’est retirée, seule sur son plateau. Je vous laisserai découvrir ce magnifique plan dont elle et moi sommes très fiers. Nous travaillons sur huit plateaux avec huit animateurs, chacun son plan et tous un même but : donner vie et âme à leur marionnette. Ces animateurs font un travail superbe, un travail que je ne ferais pas mieux qu’eux.
En traversant l’atelier de réparation des marionnettes, les techniciens à coup de tournevis resserrent les articulations des figurines, moi je vois ma grand-mère cul par dessus tête, la robe relevée, les jambes écartées ! C’est ma principale difficulté, garder l’intimité, la vie et l’âme de mes personnages pour qu’ils incarnent leur histoire et aussi la mienne.

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Entretien réalisé par Sylvain Bianchi.

Crédits photos top et article : © Gebka

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