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Entretien avec Frédéric Niedermayer et Maxime Gavaudan, producteur et ingénieur du son d’Emmanuel Mouret

Entretien avec...

Publié le : Vendredi 11 juin 2021

À l’occasion du dernier jour de tournage de Chronique d’une liaison passagère, prochain film d’Emmanuel Mouret, nous avons rencontré Frédéric Niedermayer, son producteur (Moby Dick Films), et Maxime Gavaudan, son ingénieur du son. Tous deux accompagnent Emmanuel Mouret depuis le début de sa filmographie qui comptera onze longs métrages à la sortie de Chronique d’une liaison passagère, film porté par Sandrine Kiberlain et Vincent Macaigne, dans le rôle de deux amants qui se promettent une relation uniquement charnelle et dépourvue de sentiments amoureux. Depuis une vingtaine d’années, Frédéric Niedermayer et Maxime Gavaudan suivent ainsi Emmanuel Mouret dans l’exploration sentimentale qu’il mène depuis son premier film Promène-toi donc tout nu ! (1999). Une recherche inlassable qui a finalement rencontré le succès public et critique, à l’instar de son dernier film en date Les Choses qu’on dit, les choses qu’on fait, sorti en 2020 et nommé treize fois lors de la dernière cérémonie des César. Un entretien à trois voix pour revenir sur l’œuvre du cinéaste marseillais, son travail et sa place dans le cinéma français contemporain.

Frédéric Niedermayer © Pascal Chantier
Maxime Gavaudan © Pascal LeSegretain/Getty Images Europe
Commençons par le début, Frédéric, pouvez-vous revenir sur la création de Moby Dick Films et nous raconter tous les deux la manière dont a débuté votre relation avec Emmanuel Mouret ?

Frédéric Niedermayer (Moby Dick Films) : J’étais étudiant à la Fémis au sein du département production de 1994 à 1998, dans la même promotion qu’Emmanuel Mouret et Emmanuelle Bercot. Au départ, j’ai monté cette boîte pour accompagner mes camarades de classe et cela fait bientôt 25 ans qu’elle existe. Le premier film que j’ai produit a été Clément d’Emmanuelle Bercot, en 2001. Pour Emmanuel, curieusement ça n’a pas été son premier film mais le deuxième, Vénus et fleur (2004). Maxime était déjà là. Le film a été entièrement tourné à Marseille et a vraiment été le début de notre collaboration. Après, on ne s’est plus quittés.

Maxime Gavaudan (Ingénieur du son) : J’ai rencontré Emmanuel en seconde sur les bancs du lycée Thiers à Marseille. Après le bac, on a tous les deux raté l’école Louis Lumière. J’ai alors fait du droit et lui a enchainé les petits boulots avant d’entrer au Conservatoire d’arts dramatiques. J’ai ensuite fait un BTS audiovisuel en 1993 tandis qu’Emmanuel est entré à la Fémis en 1994. En 1997, il m’a appelé pour me proposer de travailler sur son film de fin d’études qu’il réalisait à Marseille, Promène-toi donc tout nu ! (1999). J’ai ensuite rencontré Frédéric sur Vénus et fleur.

Qu’est-ce qui vous décide à vous investir pleinement sur un projet de film ?

F.N. : Je choisis les projets en fonction d’un réalisateur. Quand je reçois un scénario, si cela ressemble un tout petit peu à quelque chose, je demande toujours à la personne de la rencontrer avant même de lire en entier. Un scénario sans un réalisateur derrière n’a aucun intérêt. J’ai besoin de sentir que la vision est suffisamment forte.

Comment le projet Chroniques d’une liaison passagère a-t-il vu le jour ?

F.N. : Emmanuel a toujours deux ou trois idées de film en avance. La question est plutôt de savoir quel film il va réaliser après celui qu’il vient de finir. Pour celui-ci, on a longtemps buté sur le problème du casting puisque c’est un film qui a la particularité d’être concentré sur deux personnages. Il fallait être sûr d’avoir deux acteurs que le spectateur ait envie de voir pendant une heure et demie. La grande difficulté, comme souvent, a été le comédien masculin. Finalement, la rencontre avec Vincent Macaigne sur le film précédent (Les Choses qu’on dit, les choses qu’on fait, 2020) a été un déclic.

Vous formez une équipe avec Emmanuel, avec une longue relation de travail. Qu’est-ce qui vous donne toujours envie de travailler avec lui ? Est-ce que vous avez vu des évolutions dans sa manière de penser, de travailler ?

F.N. : Au fil des années, Emmanuel s’est constitué véritablement une famille. Il y a Maxime, mais aussi Laurent Desmet, le chef opérateur, David Faivre, le chef décorateur… Dans le travail, l’exigence est d’autant plus forte que les choses se disent de façon plus franche. C’est beau de faire partie de ce noyau, cela permet de suivre l’évolution d’un cinéaste qui arrive aujourd’hui à un certain état de grâce. Il faut espérer que ça dure encore longtemps comme ça.

M.G. : Beaucoup de réalisateurs font des films tout seuls, des films « contre ». Emmanuel, lui, fait des films « avec ». Sur le tournage de Mademoiselle de Joncquières (2018), Cécile de France me disait : « Vous me faites penser à l’équipe de Clint Eastwood », parce que Clint Eastwood a la même équipe depuis des dizaine d’années ! Ce sont des gens qui se connaissent bien, qui ne se pardonnent rien, qui se disent les choses, et qui sont en plus toujours très précis.

 Les films d’Emmanuel Mouret mettent au centre le dialogue, le verbe. Vous travaillez avec lui dès l’écriture ?

F.N. : Un des grands talents d’Emmanuel est en effet l’écriture. Généralement, il fait en sorte de me faire lire une première version qui est en fait déjà très aboutie. Donc je participe à l’écriture autant que cela est possible d’y participer quand on a affaire à quelqu’un qui a déjà une telle précision.

M.G. : Parfois on s’amuse à changer quelque chose, on tourne, et on s’aperçoit qu’il ne faut pas le changer parce que cela impacte plein d’autres petites choses derrière. Sur le tournage, quand les acteurs demandent à modifier une ligne, on refuse souvent. Rien n’est là par hasard, tout est pensé avec le reste. On est tout de suite dans le texte, dans l’action, dans la parole. C’est pour ça que c’est un cinéaste méditerranéen. Ses origines marseillaises se retrouvent dans ses dialogues. Par exemple, dans Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait, les personnages ont un besoin de raconter leurs histoires.

Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait a justement été un grand succès, avec treize nominations aux Césars. Qu’est-ce qui selon vous explique ce succès, cet état de grâce que vous évoquiez ?

F.N. : Je vous avoue que je ne comprends pas pourquoi cela n’est pas arrivé plus tôt. Je me suis aperçu que chez les cinéastes qui tournent beaucoup, comme Woody Allen, il y a souvent un virage au bout du neuvième film. Je pense que Mademoiselle de Joncquières a permis de lever un malentendu. Tout d’un coup, il n’y avait plus le problème de la langue. Le discours, qui finalement était le même que précédemment, devenait, dans un film d’époque, moderne et non plus désuet. Le public découvrait enfin la profondeur, parfois la cruauté, de ses dialogues. On découvrait sa vision extrêmement aigüe, et finalement assez proche d’un Diderot, en tous cas du XVIIIe siècle, en ce qui concerne le sentiment amoureux. Il faut parfois un film comme celui-là pour qu’après la reconnaissance soit possible. Je pense que si Les Choses qu’on dit, les choses qu’on fait avait été réalisé avant il n’aurait pas été accueilli de la même façon. Il y a aussi eu un alignement des planètes incroyable avec un cycle Emmanuel Mouret sur la plateforme d’Arte qui a permis à ses films d’avoir tout d’un coup un succès phénoménal. Comme je dis souvent, c’était une très mauvaise affaire financière mais une très bonne chose pour l’image de ses films. Aujourd’hui, c’est une évidence pour tout le monde qu’Emmanuel est un cinéaste important en France.

Beaucoup lui reprochent une prétendue absence de prise en compte de la question sociale…

M.G. : Pendant longtemps, on a dit que son cinéma était un cinéma bourgeois parisien, alors qu’il vient de Marseille. C’était un non-sens. La question sociale n’est pas quelque chose qui se lit au premier regard. C’est une question qui se lit en deuxième ou troisième lecture. Pour lui, ce n’est pas l’intérêt même. La chose la plus importante est l’humanité, ce que ses personnages ressentent. Les problèmes d’argent sont au second plan mais cela ne veut pas dire qu’il ne les prend pas en compte. C’est d’ailleurs quelqu’un qui travaille dans une certaine économie, avec des contraintes d’argent.

F. N. : De ce point de vue là, il est tout sauf un cinéaste bourgeois. Emmanuel est quelqu’un, et moi c’est ce que je considère être un cinéaste, qui ne répond absolument à personne. Il a réussi à cultiver, pendant toutes ces années, une personnalité qui lui est propre en étant extrêmement honnête. Ce qui est rassurant c’est que ça finit par payer. Ce qui avant était perçu comme une différence est devenu ce pourquoi on apprécie son cinéma. C’est ce qui fait sa singularité.

La reconnaissance de cette singularité a en effet pris du temps. Il a fallu tracer un sillon pendant près d’une dizaine de films et une vingtaine d’années, et vous êtes toujours resté fidèle à sa vision.

F.N. : Oui c’est là que pour un producteur, l’histoire devient intéressante. Sur une relation de vingt ans avec un réalisateur, on voit bien, y compris sur un point de vue strictement économique, qu’une carrière prend du temps à se construire. Il faut avoir les moyens de travailler sur du long terme. Si on s’était arrêté au troisième film d’Emmanuel on perdait de l’argent, alors qu’en persistant, on finit par en gagner.

M.G. : On oublie souvent l’importance de la relation entre réalisateur et producteur. Le rôle du producteur est associé à l’argent alors que la relation qu’a Frédéric avec Emmanuel dépasse cela. C’est une relation de confiance, qui a un rôle très important sur l’évolution d’Emmanuel. Cela manque à beaucoup de réalisateurs. La première étape pour réussir un film est de bien s’entendre avec son producteur. Emmanuel aurait pu se tourner vers quelqu’un d’autre qui l’aurait mieux rémunéré mais je pense qu’il aurait fait deux ou trois films et qu’après cela aurait été fini. Là, on est sur une progression en termes de qualité, de travail, de puissance.

En attendant la sortie de Chronique d’une liaison passagère, Moby Dick Films a produit deux films qui sont sortis en ce début d’année : Sous le ciel d’Alice et L’Étreinte.

F.N. : Ce sont deux premiers films. Cela me plait beaucoup après vingt ans de métier d’accompagner des premiers films. C’est un tout autre travail qui demande plus de présence. Pour L’Étreinte, j’aimais beaucoup l’écriture de Ludovic Bergery, ses références, l’envie d’un homme de quarante ans de faire le portrait d’une femme qui en a plus de cinquante. Pour Chloé Mazlo, j’avais vu ses courts-métrages que j’avais adorés. J’avais envie de travailler avec elle et finalement, Sous le ciel d’Alice sort à la fin du mois.

Promène-toi donc tout nu ! d'Emmanuel Mouret / Magouric Distribution
Sur le tournage de Chronique d'une liaison passagère / Sylvain Bianchi
Sur le tournage de Chronique d'une liaison passagère / Sylvain Bianchi
Mademoiselle de Joncquières d'Emmanuel Mouret / Pascal Chantier
Les Choses qu'on dit, les choses qu'on fait d'Emmanuel Mouret / Xavier Lambours - Moby Dick Films

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Entretien réalisé par Sylvain Bianchi.

Crédits photo top et article : Sylvain Bianchi.

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