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Festival In&Out : entretien avec Benoit Arnulf

Entretien avec...
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Publié le : Mercredi 5 avril 2023

Le Festival In&Out propose une programmation riche en films, documentaires et courts-métrages qui met en avant le cinéma queer.

Retour sur notre rencontre avec le directeur artistique du festival In&Out à Nice (du 6 au 15 avril)  Benoit Arnulf, à l’occasion de la 15ème édition.

─ Cette année vous fêtez les 15 ans du festival, il y aura à cette occasion une soirée anniversaire organisée le 15 avril.

Benoit Arnulf : Elle est importante pour nous cette soirée car elle est symbolique. Nous clôturons le festival dans un lieu qui nous a accueilli il y a 15 ans. La Villa Arson est une école d’art qui nous permettra de proposer les deux ateliers de voguing que nous proposons depuis l’année dernière. Ce sont des ateliers de pratique, qui donnerons lieu à une restitution publique, ça sera un moment à la fois de partage et de souvenir, les gens pourront danser du voguing. C’est une soirée dédiée à un grand film qui a marqué l’histoire du festival Too Much Pussy! qui est l’un des films les plus connus de la réalisatrice Émilie Jouvet, à qui nous consacrons une de nos rétrospectives cette année.

─ En parlant de la rétrospective, vous proposez donc deux rétrospectives autour d’Émilie Jouvet mais aussi de Yann Gonzalez. Pourquoi ce choix ?

B.A. : Nous sommes très heureux de nous associer avec la Cinémathèque de Nice pour proposer non pas une, mais deux rétrospectives. Il s’agit de jeunes cinéastes en âge, assez bien installé, mais avec assez peu de films à leurs actifs : deux longs-métrages pour Yann Gonzalez et un grand nombre de courts-métrages. Émilie Jouvet a réalisé plus de longs-métrages, mais est un peu moins connue. Ce sont des cinéastes qui ont eu un impact assez fort ces 10 dernières années sur la représentation des choses. Émilie Jouvet est très active dans la représentation des corps et la réflexion des corps queers. C’est aussi le cas de Yann Gonzalez, dont énormément de jeunes cinéastes se référent à son travail. L’un et l’autre à leur place incarnent bien ce que nous avons envie de défendre dans le cinéma queer, c’est-à-dire un cinéma un peu irrévérencieux.

Vous savez il y a un grand débat sur la différence entre le cinéma qu’on pourrait appeler LGBT et le cinéma queer. Ça pourrait paraître des synonymes, mais ce n’est pas le cas. Je dirais que le cinéma queer est un cinéma qui bouge et force un peu les lignes en proposant des représentations inédites, qui déplacent et questionnent les normes ce que ne font pas forcément les films LGBT et nous, on aime ça. Nous aimons la représentation plutôt sexe positive d’Émilie Jouvet très audacieuse, qui parle de sexe de manière très directe : de sexe féminin, d’émancipation des femmes par la connaissance de leurs corps, par les pratiques sexuelles, c’est quelque chose que nous avons envie de défendre. C’est une voix très singulière qui n’a pas forcément trouvé les financements et les moyens de s’exprimer aussi simplement qu’elle le voudrait.

Ces 15 ans, c’est aussi un bilan pour nous. Nous avons suivi un grand nombre de carrières de cinéastes que nous avons accompagné et, nous nous sommes s’est rendu compte que pour la plupart d’entre eux, c’était très difficile de percer. Parce qu’ils abordaient des sujets de façon assez originale et que, ce n’est pas que ça ne plaît pas ou ça plaît, car il y a des films qui ne plaisent pas et qui ne sont financés, c’est juste que ce sont des cinéastes encore un peu à part. Yann Gonzalez a réalisé deux très grands films tous deux sélectionnés au Festival de Cannes, il est en train de terminer un film qu’il présentera cette année. Nous sentons que ce sont des cinéastes qui proposent des esthétiques, et parce qu’ils proposent des thématiques de manière assez atypique, parfois un peu dérangeante, ne trouvent pas forcement les moyens de s’exprimer autant qu’ils le souhaiteraient. Ils correspondent à ce que nous souhaitons défendre.

─Quand vous me parliez de l’évolution des productions, qu’en est-il de la diffusion de ces films ?

B.A. : Pour un certain nombre de programmation, ce sont des propositions qui ne trouvent pas leur place dans les cinémas et c’est d’autant plus flagrant depuis la crise Covid. Il y a beaucoup de sorties, mais les films restent très peu à l’écran. Paradoxalement, depuis 15 ans, il y a de plus en plus de productions qui abordent la question donc on ne peut pas dire que les homosexualités ou les identités de genres ne sont pas traités. Sur les 40 séances, hormis quelques exceptions, quasiment tous les films sont passés soit par Toronto, Venise, Cannes, Berlin ou Locarno, les films sortent en festival donc ils sont sélectionnés puis présentés. C’est au niveau des salles que c’est plus compliqué. Par exemple le film de Gael Léplingle Des garçons de province sorti il y a très peu de temps et qui n’a pas trouvé sa place dans les cinémas d’art et essai niçois. Ça veut dire que, bien que ça ne soit pas non plus révolutionnaire, certains films n’existeraient pas dans les salles niçoises sans le festival.

─ Cette année, un hommage est consacré aux cinéastes Paul Vecchiali et Guy Gilles. Pourquoi avez-vous décidé de les associer ?

B.A. : Ce qui est intéressant, c’est que nous restons dans la même thématique, ce sont des cinéastes très importants qui ont eu une reconnaissance critique. Concernant Paul Vecchiali, il a même eu une reconnaissance public d’un certain nombre de ses films au moment de leurs sorties. Il y a une série de quatre/cinq grands films qu’il a tourné à la fin des années 1970 dont Femmes Femmes ou Change pas de main, qui ont connu un succès public au moment de leurs sorties en salles, mais, qui ensuite n’a plus du tout trouvé de financement et a été obligé de tourner des films avec des budgets rachitiques et de l’auto-production. Il a continué coûte que coûte jusqu’en 2022, il est mort cette année. Il a monté l’une des plus grosses maisons de production du cinéma français qui s’appelle Diagonale permettant à bon nombre de cinéastes de démarrer leurs carrières. Il connaissait Jacques Demy, il a produit un certain nombre de films importants du cinéma français et en même temps il a toujours était en retrait. On connaît Jacques Demy, François Truffaut, Agnès Varda, il a émergé à la même époque, dans le même esprit. Il était très proche de Jacques Demy, ses films ressemblent aux siens, ce sont des films chantants pour la plupart et pourtant, il n’est pas dans la mémoire collective. On s’est rendu compte de sa place importante quand il est mort, il a reçu un hommage national il y a 2 mois de toute la presse spécialisée et dans les grands journaux qui ont reconnu que Paul était un immense cinéaste français, mais dont on ne parlait plus depuis longtemps alors qu’il continuait à produire des films.

C’est exactement la même chose avec Guy Gilles qui a réalisé ses films début des années 1970 jusque dans les années 1980, exactement la même période que Paul Vecchiali, qui se connaissaient puisqu’ils s’étaient croisés à plusieurs reprises. Paul Vecchiali a d’ailleurs fait tourner Guy Gilles et l’a accompagné sur un certains nombre de projets. De la même manière que Guy Gilles est complémentent passé inaperçu. Il a travaillé avec les mêmes personnes dont je parlais, des gens de la nouvelle vague très connus. Guy Gilles a été redécouvert non pas à sa mort car cela, c’est passée relativement dans l’indifférence, mais au milieu des années 1990 lorsqu’il a bénéficié d’une rétrospective à la Cinémathèque de France et où l’on a redécouvert son travail et on s’est rendu compte à quel point il était très important et on était passé à côté de ça.

Il se trouve que ces deux personnes, qui se connaissaient, étaient homosexuels. C’est intéressant de se rendre compte qu’ils abordent ces thématiques dans leurs films plus ou moins directement, ils ont un regard assez atypique et ont étaient mis au banc tous les deux de leur vivant. Ça a été très compliqué pour l’un comme pour l’autre d’exister. On peut mettre ça en parallèle avec Jacques Demy qui était au moins bisexuel et qui est décédé du sida. C’est quelque chose qui a été caché pendant très longtemps. Sa compagne officielle, avec qui il a eu plusieurs enfants, a, on peut dire, refusé de dire publiquement que son mari était mort du sida, elle a mis beaucoup de temps à le reconnaître. On voit bien que cette époque n’était pas propice à l’épanouissement de cinéastes qui se revendiquaient homosexuel. C’est pour ça que nous avons eu envie de leur rendre hommage.

Guy Gilles ça faisait longtemps que nous voulions travailler sur lui, son cinéma est sublime. Nous proposons trois films mais il en a réalisé beaucoup plus. Paul Vecchiali c’était une évidence dans la mesure ou il est mort il y a très peu de temps et que nous connaissions bien Paul, nous l’avons souvent invité. Et le fait d’avoir découvert qu’ils se connaissaient, s’étaient soutenus et avaient tenté de s’entraider dans une situation compliquée puisqu’ils n’avaient pas la reconnaissance qu’ils méritaient. J’avance aussi l’hypothèse qu’ils faisaient un pas de côté parce qu’ils étaient homosexuels et que ce n’était pas forcément quelque chose de facile à assumer à ce moment là et que ce n’était pas facile pour la communauté cinématographique de les accepter à ce moment la à cause de ça donc c’était important pour nous de les présenter en duo.

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─ Vous organisez des séances replay avec des films déjà sortis en salles, pourquoi est-ce important de les reprogrammer ?

B.A. : C’est quelque chose d’important pour nous dans la mesure où, indépendamment du fait que nous  soyons très frustré car entre deux festivals nous n’avons pas encore trouvé de solutions régulières pour retrouver notre public. Il y a énormément de films qui passent et que nous souhaitons défendre, une fois sortie en salles c’est difficile de reprogrammer, d’autant plus que nous avons beaucoup de films à programmer. Cette année par exemple il a plus de quarante-cinq projections pour un festival comme le notre c’est énorme et Nice a une communauté cinéphile importante. C’est le format qu’on a trouvé pour repêcher un certains nombre de films que nous aurions aimé voir ou redécouvrir en salles.

Idéalement j’aurais aimé qu’on puisse le faire une fois par jour mais c’est toujours difficile car nous posons nos valises dans des cinémas qui par ailleurs ont une programmation à tenir, nous prenons déjà beaucoup de temps, d’espace de séance donc c’est un compromis qui nous permet de défendre quelques films qui sont importants. Last Dance c’est un documentaire programmé dans le cadre de nos deux autres festivals (à Cannes et à Toulon), qui est un film sublime sur le portrait d’un dragqueen alternatif américain très politique qui prépare son dernier show avant sa retraite, c’est un film de Coline Abert passé assez inaperçu, un documentaire c’est toujours un peu difficile à défendre. Ça a du mal à trouver sa place en salles donc c’était une évidence pour nous de le reprogrammer. C’est aussi des films comme Neptune Frost par exemple dont les échanges avec les distributeurs nous on fait penser que le film ne sortirait pas à Nice. C’est aussi pour nous un moyen de redonner des idées aux programmateurs. Le travail que nous faisons, c’est aussi un travail d’activiste cinéphile. Les cinémas le Rialto et le Belmondo, sont plus enclins et rassurés de proposer le reste de l’année des films qui abordent ces sujets-là car ils savent qu’il y a un public et qu’ils peuvent compter sur nous pour relayer et ça, nous en sommes très heureux.

Notre travail, au delà du festival et de la défense du travail des cinéastes c’est de pouvoir essayer le plus possible d’ouvrir des fenêtres pour que ces films arrivent aux spectateurs.

Cette année nous avons un film assez particulier dans les séances replay : Feu Follet de João Pedro Rodrigues. Il est sorti en octobre dernier d’un réalisateur qu’on admire, il se trouve qu’on a un joli événement car João et son compagnon étaient invités dans notre festival l’année dernière justement pour la rétrospective suivie d’une masterclass à la Cinémathèque. Le festival a lieu en avril et il se trouve qu’ils étaient en train de préparer le mixage de Feu Follet qui était présenté à la Quinzaine des réalisateurs 2022 un mois plus tard. Nous étions très déçu de ne pas pouvoir le présenter en avant-première mais Cannes étant Cannes ce n’était pas discutable et donc on s’est dit qu’il fallait qu’on trouve le moyen de le représenter. Il se trouve que nous avions organisé une rencontre entre João et les étudiants en cinéma de l’école d’art avec qui on travail sur une masterclass privée, João a ensuite été embauché par cette école pour une masterclass plus longue sur une année ce qui a permis aux étudiants de réaliser un film. Nous étions donc très heureux que notre initiative entraine aussi du travail concret sur le faire cinéma sur le territoire avec un réalisateur que nous apprécions. Donc la restitution des ateliers a lieu pendant le festival cette année, ce qui nous permet de rattraper Feu Follet qui est le seul film que nous n’avons pas pu programmer contrairement à ces autres films. Par ailleurs, ça permettra aussi de montrer qu’à plusieurs on arrive à faire des choses assez chouettes puisque les étudiants ont travaillé une année avec un cinéaste que nous défendons.

─ En plus du cinéma, vous proposez une exposition ou encore une pièce de théâtre, comment êtes-vous arrivé à une telle diversification ?

F.M. : C’est important pour nous de diversifier, nous en avions l’instinct avant Covid et c’est vrai que ça nous a donné l’occasion de toucher d’autres publics. L’idée c’est de faire des passerelles. Notre festival aborde des questions qui peuvent être investies par d’autres champs artistiques. Nous sommes très heureux de présenter la pièce de théâtre Sola gratia d’une jeune compagnie bordelaise et qui aborde la question d’une manière extrêmement frontale de la violence homophobe. Nous défendons le théâtre aussi dans le travail des comédiens, nous sommes très heureux de rencontrer des comédiens qui sont des auteurs. Aussi,  depuis plusieurs années, nous souhaitions associer une exposition d’art plastique et cette année un des exposants Maxime Parodi nous a fait le plaisir et l’honneur d’investir une très belle envie que nous avions, à savoir pouvoir retrouver tout tous les artistes invités depuis 15 ans. Comme nous ne pouvions pas le faire physiquement, il l’a fait virtuellement via notre affiche donc nous avons pu revisiter nos souvenirs nous en sommes très fière. Nous en avons déjà parlé avec nos invités, ils sont tous en train de se chercher, ils sont contents de pouvoir se reconnaitre. Et puis de créer une espèce de communauté et c’est aussi ce que nous soutenons, le mot communauté est un peu galvaudé, des fois il suscite même la méfiance.

C’est aussi l’occasion d’investir un lieu d’art contemporain qui nous accueille depuis l’année dernière où nous faisons cette année des projections suite à la création d’une salle éphémère qui va accueillir un certain nombre de projections. Ce lieu est tellement adapté pour des expositions que nous avons donné libre cours à nos envies en invitant six artistes dont Émilie Jouvet qui présentera des courts-métrages diffusés sur des écrans dans l’espace mais aussi des artistes que nous n’aurions jamais rencontré dans le cadre du cinéma : Quentin Zuttion un bédéiste qui avec Toutes les princesses meurent à minuit vient de gagner un prix au festival d’Angoulême alors encore une fois nous élargissons, d’un cote le théâtre sur la pratique d’art dramatique et de l’autre cote la BD sur la partie illustration et langage cinéma car la BD c’est aussi des cadres, des montages. Nous poussons un peu les murs du cinéma en se disant que c’est aussi bien mais la plupart du temps il y a déjà des connexions. La plupart se connaissent, se nourrissent les uns des autres donc pour nous c’est assez évident de proposer autant d’actions qu’on appelle « Autour du festival » qui permettent de sortir des salles.

Cette année nous avons une très belle table ronde avec huit cinéastes, Yann Gonzales entouré de 6 jeunes cinéastes qui vont présenter des courts-métrages et à qui nous avons questionné : est ce qu’ils s’inscrivent dans le cinéma queer, qu’est ce que c’est pour eux ? est ce qu’ils s’y reconnaissent, qu’est ce qu’il vont devenir ? Quand on voit Julia Ducournau gagner une palme d’or avec film Titane qui surprend tout le monde on peut vraiment dire qu’on est sur une proposition très queer c’est-à-dire sexualité, hybridation, dépassement des normes et d’ailleurs les gens qui ont détesté le film sont les mêmes qui sont pas très en accord avec les thématiques et valeurs que nous défendons. Nous voulons accompagner ce mouvement en se disant qu’une famille de cinéma est peut-être en train de naitre,  qui aime bien aborder nos sujets de manière extrêmement inventive et réjouissante.

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Entretien réalisé par Naomi Camara.

Crédits photos top et article : La Bête Dans La Jungle © Les Films du Losange, Des garçons de province © La Traverse, Feu Follet © Malavida FIlms

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