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« La Fracture » : rencontre avec Catherine Corsini et Aïssatou Diallo Sagna

Entretien avec...

Publié le : Mardi 26 octobre 2021

Présenté au dernier Festival de Cannes, La Fracture est le nouveau film de Catherine Corsini. L’action se déroule au sein des urgences d’un hôpital parisien, dans lequel Raf et Julie – couple lesbien bourgeois proche de l’implosion, interprété par Valeria Bruni Tedeschi et Marina Foïs – vont rencontrer Yann – chauffeur routier gilet jaune à la jambe explosée par une grenade policière. L’hôpital public – ployant sous les coups de dizaines d’années d’austérité budgétaire – devient dans La Fracture un des derniers lieux publics où se croisent citoyens et citoyennes de tous horizons. Personnel soignant surchargé, répression sauvage des manifestations, lutte des classes, Catherine Corsini rassemble dans son film les sujets brûlants qui agitent la France contemporaine, dans un équilibre audacieux entre drame et comédie. Nous l’avons rencontrée à l’occasion d’une avant-première au cinéma Les Variétés à Marseille, en compagnie d’Aïssatou Diallo Sagna, aide-soignante dans la vie et infirmière dans le film.

─ Pour l’équipe soignante, à l’image du personnage de Kim incarné par Aïssatou Diallo Sagna, vous avez sélectionné des acteurs non-professionnels issus du monde hospitalier. Pourquoi ce choix à côté des trois rôles principaux joués par Valeria Bruni-Tedeschi, Marina Foïs et Pio Marmaï ?

Catherine Corsini : Dès le départ, je voulais que l’équipe soignante soit incarnée par de véritables soignants. Ils ont une autorité naturelle, difficile à retranscrire pour des petits rôles moins en avant que les trois rôles principaux. Une autorité pour dire tout à coup « Fermez-là ! » ou « Attention, on va là ! », cette façon de traverser les salles d’attente, cette marche rapide… J’étais persuadée qu’il fallait des soignants. De plus, cela aide les autres acteurs à jouer parce qu’ils se sentent vraiment encadrés. Ils peuvent donc aller plus loin parce qu’ils sentent face à eux une réelle opposition.

─ Comment s’est passé la rencontre avec Aïssatou Diallo Sagna, qui incarne donc Kim, l’infirmière ?

Pour le rôle de Kim précisément, j’avais en tête un jeune personnage féminin noir. Pendant les premiers castings, j’ai rencontré des actrices, et en parallèle, je travaillais sur les autres personnages avec de vrais soignants. Je voyais donc ces jeunes actrices essayer de jouer à l’infirmière, je sentais que ça ne marchait pas du tout. Puis, avec la directrice de casting, nous avons essayé avec quelques infirmières – les deux ou trois qui sont finalement venues – parmi lesquelles il y avait Aïssatou, qui était venue au départ pour le rôle d’une soignante. Elle dégageait cette autorité et en même temps cette douceur, cette attention, on s’est dit qu’on pouvait essayer avec elle et ça s’est construit comme ça. De toute façon, tous les soignants qu’on a sélectionné – on en a vu 350 environ – ce sont ceux qu’on sentait capable de jouer.

Aïssatou, comment avez-vous abordé le personnage de Kim, un personnage familier pour vous ?

Je ne suis pas infirmière de profession mais aide-soignante. Donc je me suis préparée au métier. J’avais la chance de connaître leur travail, cela m’a beaucoup aidée. Je ne me suis pas préparée à devenir actrice, c’est arrivé de manière assez naturelle en définitive. Avec Catherine, nous échangions beaucoup sur le rôle, sur le personnage de Kim, et j’ai essayé de m’en imprégner au mieux.

─ Comment s’est déroulé le tournage, en pleine période de pandémie ? Avez-vous cherché à tourner dans un hôpital ou avez-vous travaillé tout de suite à reconstituer les lieux ?

C.S. : Je m’attendais à ne pas tourner dans les urgences d’un hôpital, difficile de mélanger une équipe de film et l’activité d’un hôpital ! Le tournage a commencé fin septembre de l’année dernière, donc en plein pendant la recrudescence de la deuxième vague de l’épidémie. Ce que l’on souhaitait, c’était tourner dans des zones désaffectées de certains hôpitaux, comme cela existe à Paris ou à Lyon, mais cela nous a été interdit à chaque fois.

On avait prévu de reconstituer une partie d’un service d’urgences, sur le modèle de l’Hôpital Lariboisière à Paris. On a finalement réussi à tourner dans des locaux vides d’Airbus, situé en sous-sol. On a ramené du matériel, tout ce que l’on pouvait trouver. On a eu de la chance de pouvoir tourner quelques scènes avec du vrai matériel à Lyon, comme celle avec la radio ou le scanner, qui impliquaient des équipements trop lourds à transporter.

─ Le film oscille constamment entre drame et comédie. Comment avez-vous géré ce dosage, cet équilibre délicat ?

C. S. : C’était déjà très inscrit dans le scénario, tous ces mouvements de drôlerie. Cela s’est accentué avec les acteurs que j’ai laissés libres et qui ont fait jaillir par moments des choses vraiment drôles, notamment Valeria (Bruni-Tedeschi) qui a une inventivité incroyable. Le reste du travail s’est fait au montage, en jouant sur ces constants changements de rythme, ce balancier entre drame et comédie. Pendant longtemps, le film faisait 1h52. Il nous paraissait bien mais ronronnait un peu. Au final il fait 1h38, et toutes ces minutes en moins proviennent de coupes à l’intérieur des scènes, qui tonifient le film et lui donnent un vrai dynamisme.

─ Avec l’épidémie de Covid, la société a pu se rendre compte de l’état de décrépitude des services hospitaliers provoqué par le démantèlement de l’hôpital public. Vous montrez cela dans le film. Mais vous abordez également le mouvement des Gilets Jaunes, affrontant ainsi l’actualité presque immédiate du pays. Comment avez-vous reçu l’émergence de ce mouvement et les images qu’il a pu produire ?

C. S. : Je crois que La Fracture est la première fiction dans laquelle les Gilets Jaunes sont représentés. Il y a eu Un pays qui se tient sage (2020) de David Dufresne, mais c’est un documentaire. J’aime dans la France son côté révolutionnaire, insurrectionnel. Tous les mouvements sociaux, depuis la Révolution, la Commune, les années 1970’, viennent de crises profondes. Les gens ne sortent pas dans la rue simplement parce qu’ils ont envie d’aller manifester. Il y a une vraie colère, qui est justifiée. Je trouve que ce mouvement correspondait et correspond à quelque chose que l’on voit bien. Les services publics sont démantelés, les hôpitaux sont loin de chez eux, l’école est loin de chez eux, la grande surface est loin de chez eux, donc ils ont besoin de prendre la voiture, l’essence augmente et c’est donc sur eux que ça tombe. Ce sont des choses assez simples. C’est un mouvement très hétéroclite, dans lequel il y a des sensibilités très différentes, et sûrement des gens vers lesquels je n’ai pas du tout de sympathie, mais il faut arrêter de les pointer du doigt. Il y en a aussi, comme le chauffeur routier, qui ont un idéal, qui ont une croyance en des valeurs de fraternité, de partage.

A. D. S. : Moi, j’ai vraiment pris le mouvement des Gilets Jaunes comme un cri du cœur, comme un cri d’alerte, un cri populaire. Forcément ça m’a touchée, parce que je suis aide-soignante et que je ne gagne pas non plus énormément par mois. Je vis en banlieue avec trois enfants. Malheureusement, ce qu’on a retenu, c’est les débordements qu’il y a eu. On a cherché à cataloguer les gens, à les mettre dans des cases, mais je trouve que c’est un beau mouvement. Les gens se sont réunis, sur les ronds-points ou dans les boulevards de la capitale, ils se sont croisés, ils ont échangé. Cela n’aurait pas été le cas s’il n’y avait pas eu ce mouvement, et c’est cela qui me touche.

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Entretien réalisé par Sylvain Bianchi.

Crédits photos top et article : © Carole Bethuel / CHAZ Productions / Le Pacte

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