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« Mes frères et moi » : rencontre avec l’acteur Sofian Khammes

Entretien avec...

Publié le : Mercredi 5 janvier 2022

En 2015, il interprétait le personnage principal de Chouf de Karim Dridi. Depuis, Sofian Khammes se construit une filmographie qui fait de lui un des visages montants du cinéma français, que l’on aperçoit régulièrement dans des films de jeunes auteurs français singuliers : Romain Gavras, Olivier Babinet ou encore Just Philippot. Le début de l’année 2022 semble confirmer l’ascension de l’acteur qui sera à l’affiche d’Arthur Rambo de Laurent Cantet, Sentinelle Sud de Mathieu Gérault, Enquête sur un scandale d’état de Thierry de Peretti ou encore dès le 5 janvier, de Mes frères et moi, premier film de Yohan Manca présenté au dernier Festival de Cannes. Le film raconte l’histoire d’une fratrie qui vit près de la plage, dans un quartier populaire du Sud de la France. Parmi ces frères, Nour, le cadet, va cultiver une passion secrète, le chant lyrique. Nous avons rencontré Sofian Khammes à l’occasion d’une avant-première du film à Marseille, ville dans laquelle il a grandi.

Vous aviez déjà joué dans deux courts-métrages de Yohan Manca (Hedi & Sarah, 2017 et Étoile Rouge, 2020). Quand il vient vous voir avec un projet de long métrage, vous acceptez tout de suite ?

Exactement ! Je suis arrivé très tôt sur le projet, dès le début de l’écriture. J’ai eu la chance de lire très vite les premières versions du scénario qui étaient très abouties. J’étais donc très en amont déjà dans la rêverie de mon personnage.

Yohan Manca, Just Philippot, Romain Gavras, Thierry de Peretti, Olivier Babinet, vous travaillez avec de nombreux jeunes auteurs français. Comment vous choisissez vos rôles ?

Avant tout, j’ai beaucoup de chance d’avoir ces propositions de metteurs en scène qui ont un vrai regard sur la société. Les choix dépendent du moment où vous vous trouvez dans votre carrière. En ce moment, je peux refuser des choses que je n’aurai pas refusées il y a trois quatre ans. Cela dépend de vos disponibilités, de votre état de forme. Je me rends compte aujourd’hui qu’avoir le choix c’est vraiment du luxe (rires) !

Après, je fonctionne beaucoup au désir donc j’essaye d’être très attentif à ce que j’accepte, pour préserver le feu. Et j’ai toujours fait attention à ne pas être enfermé dans un genre, un personnage, ou par rapport à mes origines.

Mes frères et moi est un film sur une fratrie. Comment avez-vous créé cette fraternité entre vous sur le plateau ?

Au début, on a beaucoup travaillé à table, en répétition. Le fait de jouer avec des adolescents, Maël Rouin Berrandou et Moncef Farfar, nous a poussé à la bienveillance les uns envers les autres. Ce sont des jeunes acteurs qui ont un regard tout neuf, fragile, qu’il ne faut pas détruire. Cela a facilité la proximité entre nous.

Votre personnage, Mo, est à part. Il n’est ni l’ainé ni le cadet, il gagne sa vie en faisant le gigolo, il amène de l’humour. Comment l’avez-vous préparé ?

J’aime la dualité du personnage. C’est un boute-en-train mais il est en marge. Je discutais de son âge avec Yohan qui m’a dit : « C’est peut-être l’ainé en vérité ». Cela m’a intrigué. On peut imaginer qu’il est déchu, qu’il n’est pas pris au sérieux. C’est pourtant celui qui a une perspective ouverte sur le monde, qui parle avec des gens d’autres milieux, qui a un peu d’argent. Il a une porte de sortie qui le rend un peu différent des autres.

Dans la séquence de séduction d’une touriste à la piscine, votre personnage fait l’acteur, se met en scène. Cette mise en abyme m’a beaucoup fait penser à votre jeu et vos personnages, qui mettent toujours le verbe en avant, qui ont beaucoup de bagout. C’est quelque chose qui vous vient du théâtre ?

Au théâtre, les mots sont plus importants qu’au cinéma. J’envisage l’acteur comme un porteur d’eau, qui doit se mettre au service de quelque chose. J’essaye toujours de faire le chemin vers le personnage, mais le personnage fait aussi un pas vers moi puisque je l’interprète.

Quand je travaille un personnage, c’est d’abord la prise de parole, comment il parle, d’où il vient, puis ensuite le corps, ici le summer body (rires) ! La scène de la piscine par exemple ne serait pas la même si je n’avais pas été à la salle, pour être à l’aise en slip jaune, dans un corps qui n’est presque pas le mien.

Cela se ressent dans votre interprétation. On voit aussi bien le personnage que l’acteur, c’est assez troublant.

C’est un compliment qui me touche. J’essaye toujours d’incarner mes rôles avec une certaine retenue, de garder en tête que je suis en train de jouer la comédie. Et le public doit aussi faire sa part, doit interpréter ce qu’il voit et le rendre signifiant. C’est une discussion entre l’acteur, le personnage et le public.

Le film est aussi une rencontre entre un personnage, Nour, et l’art, le chant. Et vous, quand avez-vous rencontré le cinéma ?

Très jeune, comme beaucoup d’enfants, j’en rêvais mais sans avoir les références. Puis à 19 ans, j’ai rencontré quelqu’un qui m’a ouvert la porte de son cours de théâtre et j’ai pénétré dans l’univers du jeu. Depuis j’essaye toujours de renforcer mon désir et ma solitude dans ce métier, mais c’est bien grâce aux rencontres qu’on évolue.

Quels étaient vos modèles ?

J’ai eu plusieurs modèles et River Phoenix était un des premiers. Je l’avais découvert dans Stand By Me (de Rob Reiner, 1987). Puis j’adorais Robert Duval, Dustin Hoffman, Marlon Brando, Al Pacino. Adolescent, j’avais un ami aux Beaux-Arts, on s’échangeait des VHS, des DVD.

Vous alliez beaucoup au cinéma dans votre jeunesse marseillaise ?

Oui j’allais dans un cinéma sur la Canebière. Je prenais le premier ticket et je regardais tous les films de l’après-midi. Je me rappelle une fois dans un cinéma à Marseille, je devais avoir 16-17 ans, j’y allais pour voir un film de Gus Van Sant et je tombe sur une dame qui me dit : « Mais c’est en VO ! ». Et elle m’a répété ça comme si c’était marqué sur moi que je ne pouvais pas voir un film en VO. D’où l’importance des rencontres, des gens qui vous tendent la main, qui vous disent que oui vous avez votre place ici.

Le film est tourné en pellicule. Est-ce que cela a changé votre manière de travailler ?

Je pensais que ce serait le cas mais pas du tout en fait ! En plus Yohan me faisait faire les fins de bobines, donc cela aurait pu ajouter de la pression. Mais au final, si vous finissez une bobine il y en a toujours une autre (rires). Cela ajoute juste un peu plus de répétitions. Si vous commencez à réfléchir à la bobine, au budget, vous êtes mort, impossible de jouer !

Le film montre une bande de frères issue d’un quartier populaire, habité en partie par des familles immigrées. Le Collectif 50/50 a sorti récemment une étude pointant la faible diversité des personnages dans le cinéma français. Ces questions-là vous préoccupent ?

Oui, ce sont des questions contemporaines. Mais le cinéma a toujours été progressiste et je pense qu’à l’avenir il y aura toujours plus de corps, de visages  de personnes qu’on n’a pas l’habitude de voir, des corps qui communiquent différemment et qui font simplement partie de la société.

Ce qui est intéressant, par exemple avec les acteurs d’origine maghrébine, c’est de faire un film avec eux, mais surtout de sortir des représentations de la cité, de la violence, de proposer d’autres intrigues, de faire partie de la pop culture. Mais je fais confiance au cinéma pour cela.

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Entretien réalisé par Sylvain Bianchi.

Crédits photos top : Mes frères et moi de Yohan Manca ©David Koskas – Single Man Productions
Crédits photos article : ©David Koskas – Single Man Productions / ©The Jokers – Capricci / ©UFO Distribution

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