À l’occasion de la sortie du film Les Immortelles, soutenu par la Région Sud, Séances Spéciales s’est entretenu avec Caroline Deruas, réalisatrice du film.
Lorsque vous aviez 17 ans, vous avez vécu une expérience similaire à votre personnage. Est-ce que c’est une histoire que vous avez toujours voulu raconter ?
Oui. C’est quelqu’un qui m’a vraiment beaucoup marquée, et j’ai toujours eu envie de faire un film sur notre amitié. Ça a mis beaucoup de temps, parce que pendant longtemps, quand j’essayais de me pencher sur cette histoire, j’étais toujours tellement marquée par la tristesse et la violence de ce qui s’était passé que je n’arrivais pas du tout à l’écrire. Dès que je m’y mettais, c’était très lourd et triste, alors que notre adolescence était très joyeuse et insouciante. Je voulais retrouver ça, et je n’y arrivais pas. Et c’est lorsque ma propre fille — qui joue Charlotte — a eu 16-17 ans, et que j’ai pu l’observé avec ses amis, que ça a été comme un écho à mon adolescence. J’étais spectatrice de leur joie de vivre. Ça m’a aidée à retrouver cet élan, cette joie, cette envie de dévorer la vie. Et j’ai commencé à écrire à ce moment-là.
Cette joie-là est aussi mêlée au deuil que traverse Charlotte. Comment avez-vous voulu lier ces deux aspects-là ?
Je me suis dit que je voulais que le film soit en deux parties, parce que je voulais qu’on ait le temps de les connaître, de vivre avec elles, de se rendre compte de ce que c’était, cette amitié. Je voulais aussi retranscrire la sensation d’avoir été amputée. D’une vie qui s’arrête net à un moment donné. L’adolescence n’est pas à 100 % insouciante. C’est une période de la vie qu’on se prend en pleine figure, où on se demande qui on est, qui on a envie de devenir. Ce n’est pas facile d’être soi, ça ne va pas forcément plaire à tout le monde, peut-être même pas à ses propres parents. Il y a quelque chose d’assez lourd dans cela.
Mais ce qui me touche autant dans l’adolescence, c’est que c’est à la fois la période la plus folle, la plus libre, et la plus profonde de la vie. J’ai énormément de souvenirs de rires sur les bancs du lycée ou du collège. Ça ne veut pas dire que ce n’était pas profond : ce n’est pas parce qu’on rigole de choses très bêtes qu’il n’y a pas de profondeur. C’est ça que je voulais transmettre : même s’il y a cette rupture nette, il y a une profondeur tout au long du film, dans leur manière de vivre les choses, dans l’intensité avec laquelle elles vivent toutes les émotions. Cette intensité de l’adolescence est quelque chose que je trouve très belle et bouleversante.
Dans le film, Charlotte retrouve Liza dans ses rêves, et cela occupe une place très forte dans le film, aussi bien sur le plan narratif que visuel. Était-ce essentiel pour vous d’explorer cette dimension onirique ?
Oui. Le rêve est au centre même de mon travail. Ça a trouvé encore plus de sens dans ce film, parce que c’était aussi au centre de notre amitié. Mon amie me disait souvent que nous avions « notre étoile à nous dans le monde des rêves ». L’univers des rêves m’a toujours énormément intéressée. Je trouve que c’est presque une des choses les plus précieuses chez les êtres humains. Je suis toujours très curieuse des rêves de tout le monde. On va tous se coucher le soir, et on rêve, que l’on s’en souvienne ou pas. Et pourtant, ce n’est presque jamais représenté dans les films.
J’ai aussi vu qu’en mettant des rêves dans un scénario, ça ferme beaucoup de portes en termes de financement. Le cinéma français majoritairement défendu est très naturaliste, très réaliste. Dès qu’on sort de ça, dès qu’on n’est plus dans l’efficacité du récit, c’est très difficile à imposer. Mais pour moi, c’était tellement au cœur du film que soit c’était comme ça, soit le film n’avait pas de raison d’exister. J’ai tenu bon. C’est un film fait avec peu d’argent et peu de temps de tournage. C’est plus compliqué que beaucoup d’autres films, mais c’était impossible autrement. Ce qui m’a surprise, c’est qu’à chaque fois que je présente le film, les spectateurs me parlent beaucoup des rêves. Ils sont très touchés par cette dimension, et j’en suis extrêmement heureuse.
Il y a aussi la relation aux disparus. Nos morts nous visitent dans nos rêves. C’est un des rares endroits où ils ont encore une place. Je trouve que dans notre société, on ne donne pas assez de place aux disparus. On s’empêche de vivre nos deuils, de les partager, de parler des gens qui nous habitent encore, comme si c’était tabou. Ce n’est pas comme ça au Mexique, ni en Arménie, où on va manger sur les tombes des morts. Si j’aime autant l’univers des rêves, c’est aussi parce que c’est un endroit où on retrouve nos morts.

© New Story
Les teen movies américains vous ont-ils inspirée pour raconter l’adolescence et l’amitié dans le film ?
Totalement. Les teen movies des années 1990, comme les films de John Hughes (The Breakfast Club, La Folle Journée de Ferris Bueller), m’ont énormément marquée. Il y a aussi des films plus récents que j’adore, comme Bottoms de Emma Seligman.
L’adolescence de Charlotte et Liza aurait dû être un teen movie, mais la réalité vient casser cette possibilité. Le film ne peut pas se terminer comme un teen movie classique, mais je voulais qu’il reste lumineux. On a l’habitude de voir des films centrés sur les histoires d’amour, les couples, la famille. Moi, j’étais obsédée par une chose : que ce soit un éloge à l’amitié.
Les mères jouent un rôle très important dans le film.
C’est vrai que j’avais envie de rendre un peu justice aux personnages des mères. Souvent, surtout quand on est adolescente — en tout cas, c’est mon souvenir — on les maltraite un peu. J’avais envie de raconter des mères qui sont présentes. Ça ne veut pas dire qu’elles font tout bien, mais au moins, elles sont là. J’avais vraiment envie de rendre hommage à cette filiation.
Souvent — pas toujours, évidemment — mais malgré toutes les difficultés, ce sont les liens familiaux qui permettent d’avancer, avec les personnes qui nous entourent. La relation au père n’est pas toujours simple (dans la vie et dans le film), et c’est aussi pour cela que je voulais rendre hommage à cet espace de stabilité maternel.
Pourquoi avoir choisi de faire de la musique le centre de leur amitié, plutôt que le cinéma, qui vous concerne directement ?
Je pense que cela vient de mon amour pour la musique au cinéma, et aussi du fait que je ne voulais pas raconter exactement notre histoire. Le film s’appuie sur quelque chose de très intime, mais il s’est ensuite transformé en fiction. J’avais envie de me servir du cinéma pour rendre hommage à notre amitié, et de passer par ce medium qui, pour nous, était un rêve total : faire un jour des films. J’ai transposé notre fantasme de faire du cinéma au fantasme des personnages du film de faire de la musique. J’aime profondément la manière dont la musique existe dans les films, et c’est un aspect de la réalisation auquel je consacre beaucoup de temps et de réflexion.
Pour mon premier long métrage, la musique avait été composée par Nicola Piovani, qui est pour moi l’un des plus grands compositeurs de musique de film italiens. Pour Les Immortelles, j’ai contacté Calypso Valois, une musicienne que je connaissais à travers son duo Cinema, que j’adorais. Sa musique, très synthétique, correspondait bien à l’univers que j’imaginais pour le film, situé dans les années 1990. Elle a aussi un véritable talent mélodique, ce qui est devenu assez rare dans la musique de film contemporaine. J’aime qu’on puisse se souvenir des mélodies, et Calypso possède cette qualité-là. Elle n’avait encore jamais composé pour le cinéma, ce qui était un gros pari. Mais j’avais entendu un morceau de son premier album solo qui, pour moi, était déjà une musique de film. Je l’ai d’ailleurs utilisé dans le court-métrage [Les Immortelles, 2018].
Vous avez tourné à Cannes, à Ramatuelle… C’était important pour vous de situer cette histoire dans le Sud ?
Oui, ayant grandi ici, j’avais vraiment envie de raconter quelque chose qui relève aussi de mon souvenir — enfin, de notre souvenir. Le fait d’être profondément provinciales, avec un fantasme immense autour de Paris. C’est un peu comme dans Les Trois Sœurs de Tchekhov : elles parlent de Moscou, « un jour, on ira à Moscou ». Il y a quelque chose de cet ordre-là. Je me souviens très bien à quel point, pour nous, c’était le Saint Graal. Ça l’est peut-être un peu moins aujourd’hui, mais à l’époque, c’était extrêmement fort. On avait la sensation que c’était la liberté, que tout était possible si on arrivait à monter à Paris. Je tenais vraiment à montrer cet aspect-là.
Je voulais aussi situer l’histoire à la mer. Je suis très attachée à la Méditerranée, à ses lumières, à ses couleurs, et j’avais vraiment envie de montrer ça. Je projetais l’image d’une adolescence au bord de la mer, parce qu’il me semblait que grandir dans les années 1990 au bord de la Méditerranée, c’est une adolescence particulière : une adolescence assez protégée. Cela participe à leur insouciance dans la première partie du film, et c’est pour ça que ce choix s’est imposé à moi, au-delà du simple fait que je vienne de là.

Caroline Deruas lors de notre entretien pour “Les Immortelles”
Les Immortelles sort en salles le 11 février. Le film est soutenu par la Région Sud.
Crédits photos : New Story
Entretien réalisé par Lola Antonini