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Rencontre avec Christian Philibert, réalisateur de MAQUISARDS

Actus

Publié le : Mardi 7 avril 2026

A l’occasion de la Tournée des Écrans du Sud, Séances Spéciales s’est entretenu avec Christian Philibert, réalisateur du film documentaire MAQUISARDS.

Tiré du journal de bord de Gleb Sivirine, alias le lieutenant Vallier, MAQUISARDS retrace le parcours de ces jeunes volontaires qui attendaient dans la clandestinité l’arrivée des troupes alliées sur nos côtes. Quatre-vingts ans après les faits, sept jeunes issus de différentes missions locales du Var, du même âge que ceux qui s’étaient engagés en 1944, sont sélectionnés pour porter ce récit sur scène. En parallèle des répétitions, ils sont entraînés dans une enquête historique, sur les traces du maquis Vallier. Au fil des mois, le projet se transforme en une aventure humaine singulière où peu à peu se confondent l’histoire de la création théâtrale et celle du maquis…

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Vous dites avoir su dès les premières pages du Cahier rouge du maquis, le journal de Gleb Sivirine, que vous teniez votre sujet. Qu’est-ce qui vous a frappé dans cette histoire ?

Christian Philibert : Lors du 70ᵉ anniversaire du Débarquement, j’avais déjà pu développer une vraie affinité avec cet épisode historique. Pour le 80ᵉ anniversaire, je voulais à nouveau m’inscrire dans cet événement, mais sans raconter une fois de plus le Débarquement de Provence. J’avais le sentiment d’en avoir fait le tour. En revanche, la question des maquisards m’intéressait depuis longtemps. Parce que c’était une histoire de l’ombre, cachée dans les collines. Certes, ils apparaissent davantage à la fin de la guerre, mais tout leur quotidien reste très invisible. Et puis moi, je suis un enfant des collines, du Var notamment. Je suis toujours attiré par les récits qui se déroulent dans les grottes, les bois, les paysages de Provence. J’ai beaucoup travaillé sur le brigandage en Provence au XVIIIᵉ siècle.
Avec les maquisards, je retrouvais exactement ça : les mêmes caches, les mêmes décors, les mêmes paysages, souvent magnifiques. Et l’idée de tourner en extérieur, dans ces collines, m’attirait énormément. Il y avait aussi quelque chose qui me frappait : les maquisards sont quasiment absents du cinéma français. La Résistance a été racontée à de nombreuses reprises, dans des films ou des téléfilms, mais le maquis en tant que tel, très peu. Il existe quelques documentaires, souvent sur le Vercors, toujours les mêmes sujets. Mais les maquis du Var ou de Provence sont complètement oubliés. Plus largement, le maquis en France est un sujet très peu traité au cinéma. Ça faisait donc longtemps que je me disais qu’il faudrait un jour s’y attaquer. Le 80ᵉ anniversaire était l’occasion idéale. Et puis on m’a conseillé de lire ce livre. Je ne sais pas pourquoi, mais j’étais passé à côté de sa sortie en 2007. Dès que je l’ai ouvert, j’ai compris que je tenais mon sujet.

Selon vous, en quoi le journal se distingue des autres témoignages de la Résistance ?

C.P : D’abord pour son ancrage varois, évidemment. Mais surtout pour son caractère immersif : on est projeté immédiatement à l’époque. C’est un document incroyable. Il existe très peu de journaux de bord tenus par des maquisards. On dit parfois qu’il y en a un ou deux autres, mais malgré mes recherches, je ne les ai jamais trouvés. Pour moi, c’est peut-être le seul. C’est un témoignage absolument exceptionnel. Dès les premières pages, j’ai été happé. Je me suis dit que ce projet cochait toutes les cases. C’était une évidence, je ne pouvais pas reculer. J’ai besoin de cette évidence-là pour me lancer.
Au départ, j’avais développé un projet de fiction. Mais très vite, je me suis rendu compte que je n’avais pas le temps : il aurait fallu au moins un million d’euros, et je ne pouvais pas réunir ce budget à temps pour le 80ᵉ anniversaire. J’ai donc fait le choix de basculer vers le documentaire, plus accessible financièrement. Mais ça, c’est venu dans un second temps.

Justement, cette envie de fiction, est-elle toujours là ?

C.P : Oui, complètement. La fiction historique fait aujourd’hui partie de mes axes de travail prioritaires. C’est un genre que j’aimerais vraiment approfondir, pour toutes les raisons que j’évoquais : les décors, les collines, les lieux isolés. Et puis, concrètement, c’est aussi plus économique qu’un film sur le Débarquement de Provence, avec des scènes en mer, des bateaux, une logistique lourde. Là, on est avant tout dans une histoire humaine.

Le film met en parallèle les jeunes maquisards de 1944 et les jeunes d’aujourd’hui qui participent au spectacle. Comment cette confrontation entre les générations a-t-elle guidé votre approche du projet ?

C.P : En faisant ce projet, une chose m’a frappé très vite : la jeunesse des maquisards. Je n’avais pas mesuré à quel point ils étaient jeunes. On parle de garçons de 16, 18, 20 ans, qui fuyaient le STO. Cette proximité est saisissante. Je me suis dit que c’était peut-être un moyen très fort de transmettre cette histoire aux jeunes d’aujourd’hui, de leur montrer ce que d’autres jeunes comme eux avaient fait il y a 80 ans. Quand on pense aux maquisards, on imagine souvent des hommes âgés, des figures un peu figées, alors qu’ils étaient à peine sortis de l’adolescence. Quand j’ai décidé de faire un documentaire, j’ai tout de suite su que cette dimension de transmission devait rester centrale. Il fallait mettre des jeunes au premier plan. Les entraîner sur les traces des maquisards, les embarquer dans une enquête historique : ça s’est imposé naturellement.
Au début, je ne savais pas très bien où cette enquête allait mener. Et puis Philippe Chuyen, le metteur en scène qui suivait le projet depuis longtemps, m’a dit qu’il avait envie de faire un spectacle. Il m’a proposé une collaboration : moi, je travaillais avec des jeunes, lui produisait le spectacle, cherchait des financements. Au départ, il pensait à des jeunes issus de conservatoires, déjà formés au théâtre. Mais ce n’était pas simple, ils n’étaient pas disponibles.
On s’est donc tournés vers des jeunes issus des missions locales. Là, Philippe était beaucoup plus inquiet : comment former des non-comédiens ? Mais très vite, une métaphore s’est imposée. De la même manière que Gleb Sivirine avait formé ces jeunes pour en faire des soldats, nous, on formait ces jeunes pour en faire des comédiens jouant ces soldats. Les deux récits se répondaient. Plus le projet avançait, plus ce miroir devenait évident, ce qui se ressent clairement dans le film.

Vous les avez suivis pendant toute la préparation et la tournée. Est-ce que cette proximité vous a permis de capter leur transformation et l’évolution du projet, malgré les obstacles et les risques liés au fait de travailler avec des non-comédiens ?

C.P : Oui, je les ai suivis environ un an, de novembre 2023 à novembre 2024. La tournée a continué en 2025. Le dernier tournage a eu lieu quasiment à la fin de la tournée, ce qui a été une vraie chance. L’histoire pouvait se prolonger après le Débarquement, à travers les villages libérés, via la tournée. Au début, rien n’était gagné. On n’avait pas d’argent, le financement tardait, on a failli arrêter plusieurs fois. Il y a eu de vraies inquiétudes de trésorerie. Je me préparais à toutes les issues possibles, même à raconter un échec.
Mais l’idéal, évidemment, c’était que le projet aboutisse — notamment pour l’image de la jeunesse. Ils savaient qu’ils représentaient quelque chose, une génération. Leur comportement avait une portée symbolique. C’était très risqué de travailler avec des non-comédiens. Mais leur implication, leur désir de jouer, ont été impressionnants. Certains se sont révélés. À la fin, on ne distinguait presque plus les amateurs des professionnels. Leur fragilité, leur authenticité, ont énormément servi le film. On était constamment sur le fil du rasoir, et c’est aussi ce qui rend le résultat plus émouvant.

Le collectif est au cœur du projet, avec ses tensions et ses fragilités. Est-ce que vous avez le sentiment que cette expérience a modifié leur rapport à l’engagement personnel au sein d’un groupe ?

C.P : Oui, je crois vraiment qu’ils ont intégré ça. Il y a eu des obstacles, bien sûr. Un des jeunes, Maxime, a parfois été en retrait. Il ne mesurait pas toujours les conséquences de ses décisions. À un moment, il devait se faire opérer et ne réalisait pas qu’après une anesthésie, il ne pourrait pas jouer le soir même. Ça a créé de la tension, parce que ça mettait le groupe et le spectacle en danger. Sur le moment, c’était compliqué. Mais avec le recul, je me rends compte à quel point il a servi le film. Il a apporté du relief, de la tension, une forme de déséquilibre. Sans lui, le film aurait été moins riche. Le désordre qu’il a introduit a nourri la narration.
Il faut aussi rappeler que le spectacle a été créé pour les besoins du film. Ce n’est pas un film qui documente un spectacle existant : c’est l’inverse. C’est l’une des grandes singularités du projet. Ensuite, le spectacle a eu sa propre vie : une vingtaine de représentations dans le Var, devant beaucoup de monde. Mais la finalité, dès le départ, restait le film.
On peut dire que eux ont beaucoup appris de cette expérience, mais moi aussi, j’ai appris. C’est ça, la force du documentaire : on apprend en permanence.

MAQUISARDS sort en salles le 16 septembre 2026. En attendant, vous pouvez découvrir le film pour de nombreuses séances en présence de Christian Philibert lors de la tournée des Écrans du Sud. Plus d’infos ici.

Copyright Patrick Barra – Les Films d’Espigoule

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