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Rencontre avec Jean Boiron-Lajous et Christine Dancausse pour GOUFFRES ET MERVEILLES

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Publié le : Jeudi 27 août 2026

Dans Gouffres et Merveilles, Jean Boiron-Lajous propose un road movie à Christine, sa meilleure amie : traverser le sud de la France à la recherche d’une lettre d’adieu laissée par son père – et peut-être d’une forme d’acceptation du comportement tyrannique de sa mère. Mais rien ne se passe comme prévu. Des rencontres et des embûches transforment cette odyssée introspective en un voyage tragi-comique.

À l’occasion de la sortie du film le 2 septembre, Séances Spéciales s’est entretenu avec le réalisateur et Christine Dancausse.

Comment est née cette idée de « road movie » ? Christine, qu’est-ce qui vous a convaincue de vous lancer dans cette aventure et de documenter à la fois votre rapport avec votre mère et votre amitié avec Jean ?

Christine Dancausse : Quand nous nous sommes rencontrés avec Jean, nous nous sommes très vite liés d’amitié, notamment parce que nous nous sommes raconté beaucoup de choses l’un à l’autre et que nous avons été profondément touchés par ce que nous entendions de nos histoires respectives. Assez rapidement, Jean m’avait proposé de faire un film, quelque chose d’un peu cathartique, un peu à l’arrache : on partait sur les routes et on voyait ce qui se passait. Cette première idée est restée très longtemps dans les cartons.

Puis il a renouvelé la proposition. Entre-temps, la confiance était tellement établie entre nous que je ne me suis jamais vraiment posé la question de savoir ce que cela allait représenter. Je l’ai plutôt vécu comme un geste que mon ami me proposait. Il y avait aussi cette idée de faire quelque chose ensemble qui m’intéressait. Et, pour être honnête, je n’ai jamais cru que cela deviendrait réellement un film. J’avais ce grand désir, au regard de la proposition qu’il me faisait, que nous vivions ensemble cette aventure. Je ne me suis pas posé la question de ce que cela allait représenter, ni de la manière dont ça allait être mis en avant ou non. Ces questions sont plutôt venues après, une fois que le film était fait.

Justement, le film adopte un ton drôle et décalé alors qu’il aborde des sujets très intimes et difficiles. Jean, comment avez-vous trouvé cet équilibre entre gravité et humour ?

Jean Boiron-Lajous : Je pense que c’est une sorte d’aboutissement. Ce sont des choses que j’ai toujours voulues faire, je crois, et cela fait aussi partie des choses plus difficiles à réaliser : donner l’impression que quelque chose est fluide, simple et drôle alors que, pour y arriver, c’est souvent tout l’inverse. Cela demande énormément de travail. Ce style décalé, c’est quelque chose que j’ai toujours voulu faire et que je n’ai osé faire que maintenant. Je pense aussi que cela fait partie de la démarche elle-même. Ce n’est pas tant le fait d’être drôle qui nous protège que le fait de jouer à raconter. Nous avons vécu cette expérience en ayant quand même quelque part en tête le spectateur. Nous n’étions pas seulement nous-mêmes : nous étions nous-mêmes en train de jouer à raconter notre histoire. Nous n’avons donc pas essayé de faire exister cette histoire uniquement entre Christine et moi, mais aussi avec les personnes avec lesquelles nous avions envie de la raconter.

Forcément, tous les artifices sont alors bons à prendre : les archétypes, les références… Et cela s’est fait très spontanément. Je pense un peu à des enfants qui jouent et qui reproduisent ce qu’ils ont vu dans les films, les séries ou les livres qu’ils ont aimés. J’ai vraiment l’impression que nous étions dans cet état-là. L’équilibre venait donc à la fois d’une envie de style et de la démarche elle-même : nous jouions. En sachant que nous faisions cela pour un film, en nous posant aussi la question des spectateurs, cela impliquait nécessairement autre chose, ou en tout cas des variations entre notre état psychologique, très personnel, très privé, et des choses plus romanesques ou plus drôles. Je pense que l’équilibre s’est donc fait dès le départ, dès le tournage, puis évidemment au montage avec Xavier Sirven, qui a été très conscient de cette question. Il fallait que cela tienne, pas tant en élargissant le récit avec un discours politique ou autre, mais en devenant universel si nous devenions de vrais personnages de cinéma. Le travail d’équilibre s’est donc fait vraiment du début à la fin. Et avec beaucoup de plaisir aussi. C’est cela qui nous a permis de jouer et de transcender un peu la vraie vie.

Christine Dancausse : C’est aussi une manière que nous avons, il me semble, d’être dans la vie. En tout cas, c’est un peu comme cela que nous nous sommes rencontrés. Très vite, quand nous nous sommes raconté les choses compliquées de nos vies, nous en avons beaucoup ri, nous blaguions. J’ai eu la sensation que, parfois, justement, nous devenions des personnages. Même dans la vraie vie, nous étions des gens qui avaient vécu des choses dures, mais nous les mettions soi-disant à distance et nous jouions un peu cette distance. Alors qu’en réalité, intérieurement, nous étions percutés par tout cela. Mais entre nous, c’était devenu notre manière d’être. Ça s’est aussi retrouvé au tournage : nous étions déjà dans cette dynamique-là, qui consistait à mettre les choses à distance pour pouvoir les regarder et en rire, tout en étant, bien sûr, profondément frappés par elles.

Au fil du tournage, est-ce que vous aviez l’impression que l’amitié devenait le centre du film ?

Jean Boiron-Lajous : Je pense que, dès le départ, nous voulions que ce soit quelque chose de l’ordre du récit initiatique. C’était donc une aventure à deux. Nous sommes assez transparents dans le film sur le fait qu’il a fallu revenir à quelque chose d’un peu plus fictionnel. C’est justement la scène que nous mettons au tout début du film, lorsque Christine dit qu’elle ne veut plus être le seul personnage du film. Dans le processus du film, notre relation a donc pris de plus en plus de place.

Après, je dirais que c’est toujours délicat de dire quel est le véritable thème d’un film. C’est plutôt une question de la manière dont les choses s’articulent. Il me semble que la pulsion de vie qui permet de dépasser notre quotidien, c’est effectivement de faire un film, mais un film qui n’existe que parce que nous nous connaissons, parce que nous sommes amis. Ce n’est pas un mode d’emploi que l’on pourrait reproduire comme ça.

C’est aussi en regardant les images que je me suis rendu compte de la puissance de ce que nous nous étions proposé. Et quelque part, j’ai presque vécu le tournage comme une sorte de performance, dans le sens où nous avons appris des choses que nous n’aurions peut-être jamais su sans le film. Le fait est que ça m’a réellement permis de lire la lettre de mon père. Tout est donc très entremêlé. Je dirais que l’amitié ne devient pas exactement le sujet du film, mais plutôt une sorte de motif, ou de proposition de thème. Donc oui, je dirais que l’amitié est centrale. Nous en avons pris conscience tardivement. Mais elle est surtout très réelle.

Christine Dancausse : Nous avons finalement été percutés par la conscience que notre amitié était “entamée” depuis un moment pendant le tournage. C’est devenu un élément narratif qui a été intégré au film. Par exemple lors de la scène de la dispute, nous étions vraiment en train de nous disputer gravement, pour l’une des premières fois comme ça. Comme Jean le dit, à un moment, pendant le montage, nous avons réalisé ce qui s’était vraiment passé. Ce n’est pas quelque chose que nous avions défini dès le début. Nous ne nous étions pas dit : « Il va falloir mettre des enjeux, peut-être même se prendre la tête. »

Jean Boiron-Lajous : Si je dois être sincère, ce sont quand même des choses auxquelles j’avais réfléchi… Je l’avais imaginé comme ça. J’avais même préparé des trames lorsque j’ai organisé l’itinéraire du film, en me basant sur des techniques de fiction. J’avais déjà en tête des creux, des moments de tension. La temporalité, quand on écrit les films et quand on les tourne en documentaire, est quand même très longue. Mais il y avait quelque part une dispute. J’étais prêt, et j’espérais un peu qu’elle arrive. Je ne l’ai pas provoquée, mais quelque part, j’étais très content d’avoir la caméra à ce moment-là.

C’est peut-être là que Christine et moi avions malgré tout des rôles un peu différents. Ces questions-là, je les avais anticipées. Nous avions évidemment fait les choses à deux, les propositions venaient souvent de moi, mais pas uniquement. C’est vrai que j’ai vécu toute cette expérience en espérant que les petits nœuds narratifs apparaissent. Et ça, j’ai mis du temps à le comprendre.

Au moment où Christine m’a dit qu’elle ne voulait plus faire le film tel que nous l’avions entamé, nous avons fait appel à un monteur, Jérémy Gravayat, pour regarder tout ce que j’avais filmé jusque-là, puisque j’avais quand même filmé pendant deux ans avant le tournage. C’est lui qui m’a vraiment dit, avec le recul, qu’il fallait que nous existions en dehors de nos histoires. En l’occurrence, que nous existions avec nos joies, nos peines, y compris nos engueulades. Il m’avait dit que ce serait génial qu’à un moment donné l’un de nous se barre, que nous ne nous retrouvions plus, etc. Cela reste donc un documentaire dans lequel j’ai eu le temps d’anticiper ce qui pourrait faire récit, ce qui pourrait faire histoire. Mais, sur le moment, nous n’avons pas nécessairement conscience de ce qui se joue.

Et plus largement, comment le réel est-il venu bousculer ce que vous aviez prévu pour le film, notamment en ce qui concerne votre itinéraire pendant le tournage ?

Jean Boiron-Lajous : Au départ, nous sommes partis vers Martigues, parce que nous voulions notamment faire des sons audio-naturalistes. C’était quelque chose qui était prévu : filmer Christine dans sa pratique du moment, à savoir se faire discrète dans la nature et écouter les sons. Ensuite, nous sommes partis vers Toulon, pour aller sur la tombe de son père, puis vers Forcalquier retrouver Lola, qui fait partie du film. De là, nous sommes allés en plusieurs étapes vers les environs du Mont Ventoux. La panne de voiture a eu lieu dans un village au pied du Mont, et qui, franchement, n’est pas exactement ce que nous espérions d’un village d’été.

Christine Dancausse : Parce que le but initial était aussi de reproduire quelque chose qui se passe dans la vraie vie. Dès que l’on dit : « On fait un film sur la relation, sur ce que les parents nous laissent, sur ce que nous aimerions ne pas reproduire, etc. », tout le monde a quelque chose à dire. On espérait donc, en étant bloqués là-bas, de faire un film dans lequel plein de gens s’approcheraient de la caméra, avec des scènes avec ces personnes. Mais, en fait, tout cela a très peu fonctionné, parce que le village était quand même très calme. La journée, déjà, mais finalement, le soir non plus, il ne se passait rien. Nous avons très peu rencontré de gens qui seraient naturellement venus voir ce que nous faisions.

Christine, lorsque vous avez découvert le film terminé, qu’est-ce qui vous a le plus surprise dans la manière dont Jean a raconté votre histoire et votre relation ?

Christine Dancausse : J’ai adoré le film immédiatement. J’ai trouvé que c’était un film qui ressemblait énormément à Jean. J’y retrouvais toute sa fraîcheur, sa poésie, sa beauté, sa générosité. Tout cela était imbriqué dans le film. Pour moi, c’est son cinéma. C’est tout ce qu’il a eu envie de faire et ce film le représente vraiment.

Il y a quelque chose de profond, mais aussi de drôle, de pop, de frais, avec ses amis autour de lui, et en même temps quelque chose de très exigeant dans la fabrication, notamment dans le côté artisanal de la manière de faire les choses. Je ne sais pas exactement comment l’exprimer, mais c’est vraiment, pour moi, un film qui lui ressemble énormément. J’étais donc très contente quand je l’ai découvert. J’étais évidemment très émue, mais en même temps j’ai beaucoup ri. Je trouve qu’il nous ressemble énormément, ce film.

Qu’aimeriez-vous que les spectateurs emportent avec eux après avoir vu le film ? Y a-t-il un message que vous aimeriez leur transmettre ?

Jean Boiron-Lajous : J’ai envie de me détacher d’une idée selon laquelle « tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts ». Ce n’est pas comme cela que j’ai pensé le film, et je pense que nous nous retrouvons assez dans cette idée. Nous sommes plutôt dans une ode au brinquebalant, où l’on admet que nos blessures peuvent nous rendre plus beaux, plus insolites, plus en colère. Mais il ne faut pas se leurrer : les traumatismes nous rendent souvent plus fragiles. En revanche, nos relations et nos amitiés peuvent nous permettre de faire des choses extraordinaires. Pas nécessairement en étant plus forts, mais ensemble, et avec panache.

Vous partez de vos histoires personnelles, mais le film semble finalement parler à chacun de nous.

Jean Boiron-Lajous : Je trouve important de dire que l’idée est de dépasser nos histoires à nous. Assez rapidement, quand on montre le film, on se rend compte que la manière dont nous nous présentons, un peu comme des personnages de fiction, permet aux gens de faire vraiment le lien avec leur propre histoire. Qui ne s’est jamais surpris à faire des gestes comme son père ou sa mère, et à avoir peur de leur ressembler ? Qui n’a jamais eu la prise de conscience que la famille n’était peut-être pas le lieu dans lequel on allait régler les problèmes familiaux, et qu’il fallait justement profiter des liens d’amitié pour avancer ? C’est quand même une petite satisfaction pour moi de voir que, lors des projections, les gens se projettent avec nous.

Christine Dancausse : Oui, c’est ça. Moi, je trouve beau aussi de se dire que rien n’est figé. Je suis une certaine personne, j’ai un rapport à ma propre histoire qui est celui-là. Et cette rencontre me permet tout d’un coup d’ouvrir un nouveau champ d’expérimentation, même de représentation de ce que je suis. C’est une transformation. Et j’adore cette idée : qu’il faut rester suffisamment à l’écoute de tous ces liens qui nous entourent, qui nous font, et qui défendent aussi ces histoires anciennes que nous n’avons pas choisies et qui sont, pour la plupart des gens, assez lourdes. Et qu’en fait, il y a une résurrection. C’est un grand terme, mais moi, vraiment, je le vis comme ça. Pour moi, l’amitié a été, au-delà de sauver, une renaissance. Ces liens-là m’ont permis de renaître et, tout d’un coup, de me trouver dans un certain monde.

GOUFFRES ET MERVEILLES sort en salle le 2 septembre 2026

Copyright Les Alchimistes

Entretien réalisé par Lola Antonini et Elyna Garcia

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