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Rencontre avec Julie Aguttes et Éléonore Boissinot autour du festival Vrai de Vrai et de l’AARSE

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Publié le : Jeudi 19 mars 2026

Le festival Vrai de Vrai, organisé par la Scam et consacré chaque année au meilleur de la création documentaire et du grand reportage, revient du 25 au 28 mars 2026 pour sa 7ᵉ édition à Marseille ! Pour cette édition marseillaise, une petite équipe de cinéastes de l’AARSE, l’Association des auteur·rices-réalisateur·rices de la région Sud-Est, propose une version condensée du festival : six films documentaires, présentés par leurs auteur·rices, une masterclass avec le réalisateur Nicolas Peduzzi et une table ronde professionnelle dédiée à la série documentaire.

Cet événement est rendu possible grâce à la Scam et à l’ensemble de ses partenaires : La Cinémathèque du documentaire, Images en bibliothèques, l’AARSE, La Baleine, Lieux Fictifs, Les Écrans du Sud / Séances Spéciales, Aix-Marseille Université, la Ville de Marseille et la Région Sud.

Dans ce cadre, nous avons rencontré Julie Aguttes et Éléonore Boissinot, toutes deux réalisatrices et productrices, et membres de l’AARSE. Elles nous racontent leur parcours, leur engagement au sein de l’AARSE pour défendre les auteurs et autrices, et leur implication directe dans la programmation de la reprise marseillaise du festival Vrai de Vrai, où elles contribuent à faire vivre un espace de création documentaire riche et collectif.

Découvrez la programmation complète du festival.


Vous êtes toutes les deux réalisatrices et productrices, membres de l’AARSE, l’Association des Auteur·rice·s Réalisateur·rice·s du Sud Est. Pour commencer, pouvez-vous vous présenter et nous raconter comment vous êtes arrivées à la réalisation documentaire ?

Julie Aguttes :  J’ai d’abord fait des études d’histoire de l’art, puis j’ai commencé à travailler dans l’assistanat à la mise en scène et la production avec un goût pour la recherche, la matière et la rencontre.  J’ai réalisé un premier film en collaboration avec Régis Sauder sur invitation d’un producteur après avoir fait les recherches d’archives pour le film. Le chemin a été long et périlleux, mais l’aventure exaltante. C’est véritablement lorsque j’ai suivi l’atelier documentaire de La Fémis que j’ai affirmé mon désir de poursuivre dans cette voie. Le documentaire de création offre un magnifique espace pour interroger la complexité du monde et sa fragilité.

Éléonore Boissinot : Je suis productrice et réalisatrice, et je me suis construite progressivement dans ces deux pratiques parallèles. J’ai d’abord suivi un parcours en sciences sociales, notamment en géographie sociale. J’ai travaillé avec des chercheurs, au Proche-Orient et en Inde, sur leurs terrains de recherche. C’est cette expérience qui m’a donné envie de raconter des histoires et qui m’a menée vers le documentaire.

Comment avez-vous rejoint l’AARSE ?

J.A : J’ai rejoint l’AARSE au moment des effondrements des immeubles de la rue d’Aubagne. Un appel avait été lancé aux réalisateurs et réalisatrices pour réaliser un geste collectif de mémoire. Des caméras avaient été installées, et nous recevions de nombreux témoins. Nous nous relayions pour recueillir ces paroles.
Je ne connaissais pas particulièrement l’AARSE à ce moment-là, mais de fil en aiguille, je me suis intéressée à l’association. C’était aussi une période charnière : en 2018, l’AARSE a connu un renouveau avec un nouveau mode de gouvernance plus transversal, basé sur un collège solidaire de 12 personnes. C’était un moment assez historique pour l’association, avec davantage d’ouverture et de nouvelles rencontres.

E.B : De mon côté, j’ai rejoint l’AARSE l’année dernière. J’ai achevé mon premier film en 2023, et c’est à la suite de cette expérience que je me suis davantage investie dans l’association. J’étais déjà engagée dans d’autres associations professionnelles, notamment parce que j’ai co-fondé une société de production en 2016. Je suis entrée par un groupe de travail, celui du festival Vrai de Vrai.

Quel rôle joue l’AARSE dans la défense du travail des auteurs et autrices réalisatrices ?

J.A : C’est la mission fondatrice de l’AARSE. C’est une association professionnelle qui rassemble des auteurs et autrices de tous horizons — documentaire, fiction, animation, court métrage, long métrage — pour défendre leurs droits et la liberté de création. L’AARSE fonctionne à travers différents groupes de travail. Il existe notamment un groupe politique chargé des relations avec les institutions, notamment la Région. En tant qu’association régionale, cet axe est essentiel. Nous sommes également membres de la Boucle documentaire, une association nationale qui regroupe des structures d’auteurs et d’autrices à l’échelle du territoire. Depuis 2024, l’AARSE a aussi créé une antenne dans les Alpes-Maritimes.
Cette organisation collective nous permet de faire corps. Par exemple, lors des grandes Assises du cinéma en 2019, toutes les associations professionnelles avaient été sollicitées par la Région. L’AARSE s’est aussi créée en même temps que la création des fonds de soutien régionaux. C’est une histoire concomitante, avec des liens très forts. L’engagement de l’AARSE est profondément militant. Il passe aussi par des actions concrètes comme Vrai de Vrai, qui permet de diffuser des films, de défendre certaines formes de production, de favoriser des rencontres entre cinéastes et de réfléchir collectivement à nos pratiques.

E.B : Le travail de création étant souvent très solitaire, les auteurs peuvent se retrouver isolés. L’association joue donc un rôle structurant : elle rassemble, crée des espaces de rencontre et contribue à organiser la profession dans toute sa diversité, tant les formes d’écriture sont nombreuses.

Est-ce que faire partie d’un collectif change votre rapport au métier, notamment face aux difficultés de création que l’on rencontre en tant que réalisateur.ice ?

E.B : Pour moi, c’est encore assez récent, donc il est difficile de mesurer précisément les effets.

J.A : Il est certain que l’échange avec ses pairs est extrêmement vivifiant. Les événements organisés — masterclasses, tables rondes, rencontres — permettent de développer un réseau mais l’essentiel reste l’émulation collective et la défense de nos droits. Il y a une dimension politique forte à se rassembler. Que ce soit pour réagir à des ingérences dans les fonds de soutien, à des projets remis en cause, ou pour défendre des conditions de rémunération décentes, comme le fait la Boucle documentaire. Une grande partie de ce travail est bénévole. Il ne s’agit pas nécessairement d’un bénéfice immédiat pour un film en cours, mais bien de structurer et de protéger durablement la liberté de création. Toutefois, je tiens à mentionner que le chantier Cinéma de l’AARSE est, depuis sa création il y a un an, un solide soutien à des films en devenir et qu’il connaît un franc succès avec une centaine de participants à ce jour.

De votre point de vue, quelle est aujourd’hui la place du documentaire de création en France ?

J.A : C’est un espace fondamental de liberté. Le documentaire est un cinéma de recherche et de développement. Il constitue un levier essentiel pour parler de la complexité du monde. C’est pour cela qu’on s’organise en force collective pour défendre cette liberté d’expression qui permet d’accompagner tous ces regards différents.

E.B : Avec le boom de l’intelligence artificielle, on assiste à certaines dérives, comme la diffusion croissante des deepfakes qui brouillent la frontière entre réalité et fiction. Le documentaire a ici un rôle particulier à jouer : celui de questionner le réel, de s’ancrer dans un monde physique et sensible. Le réel est ce qui fonde la valeur de notre travail.

VARADO de Nicos Argillet et Stéphane Correa, présenté le vendredi 27 mars à 21h à La Baleine, en présence des réalisateurs, accompagnés d’Éléonore Boissinot.

Parlons du festival Vrai de Vrai. Quelle est votre implication dans la programmation ?

E.B : Le principe du festival est simple : chaque année, trente films sont récompensés par un jury d’auteurs et d’autrices, parmi les œuvres audiovisuelles du répertoire de la Scam (Société civile des auteurs multimédia) diffusées au cours de l’année précédente, qui donne lieu au festival Vrai de Vrai à Paris au mois de novembre.
À Marseille, l’AARSE est en charge de la programmation de la reprise locale du festival, en choisissant six films parmi les trente œuvres étoilées par la Scam. La programmation est assurée par un groupe de travail de six personnes au sein de l’AARSE. Il existe une dizaine de groupes de travail dans l’association, et celui-ci est spécifiquement en charge de la programmation, des tables rondes et des masterclasses de la reprise marseillaise du festival Vrai de Vrai, en lien avec La Baleine qui organise l’événement.
Il y a d’autres reprises régionales du festival Vrai de Vrai, à Lyon, Strasbourg, Bordeaux, Rennes et Albertville, qui ont leur propre programmation.

J.A : À l’AARSE, les programmateurs et programmatrices cette année sont Anne Alix, Gilles Bour, Romain Carlioz, Baudoin Koenig, Clara Teper, Éléonore et moi-même.

Comment décririez-vous cette programmation ?

E.B : C’est un festival organisé par des auteurs, pour des auteurs, avec l’objectif de défendre la diversité des regards. Nous avons cherché à mettre en avant la diversité des formes, la singularité des écritures et la force des récits. Par exemple, le festival s’ouvre avec Adieu sauvage de Sergio Guataquira Sarmiento, un film qui aborde la question des origines, de l’altérité et de la rencontre avec l’autre.
Les choix se font collectivement : nous visionnons les films, nous débattons beaucoup. Certains s’imposent immédiatement, d’autres suscitent davantage de discussions. Nous prenons également en compte la capacité des films à exister sur grand écran, car l’enjeu est de faire découvrir des œuvres audiovisuelles au cinéma. Les critères incluent aussi les invités possibles pour les tables rondes et les masterclasses. Ainsi, Nicolas Peduzzi a été invité pour une masterclass, et son film État Limite est projeté à l’ouverture du festival.
Nous présentons également une série produite pour Arte, DJ Mehdi : Made in France de Thibaut de Longeville, pensée initialement pour la plateforme d’Arte. Cela permet de réfléchir aux évolutions des écritures et des modes de diffusion, et de faire dialoguer ces œuvres avec la salle de cinéma.

Avez-vous un temps fort ou un coup de cœur particulier à partager ?

J.A : Nous sommes très heureux.ses de la programmation de cette année et de défendre chaque film pour sa singularité et la force de son désir pour l’Autre.
La projection de la série de Thibaut de Longeville autour du destin hors norme de DJ Mehdi sera suivie d’une fête avec un DJ set vinyle devant le cinéma La Baleine, en partenariat avec le label marseillais Massilia Square Garden.
C’est important pour nous de proposer aussi un moment festif. Depuis deux ans, l’AARSE bénéficie d’un soutien financier qui nous permet d’avoir davantage de moyens d’action. Beaucoup d’auteurs et d’autrices arrivent à Marseille, et ce festival est aussi une manière de célébrer cette dynamique.
Cette ouverture vers différents publics est essentielle. Dans un contexte politique tendu et anxiogène, le documentaire de création permet de prendre du recul, de penser le monde, et de partager des espaces de réflexion collective. La reprise des films aux Baumettes participe aussi de ce désir de rencontrer d’autres publics.

Des projets personnels en cours ?

J.A : Je termine actuellement un film sur une jeune chercheuse en mer, qui observe les poissons et leurs structurations sociales. C’est un film très immersif, peu dialogué, avec une réflexion philosophique sur l’anthropocentrisme. Le développement d’un documentaire de création prend souvent plusieurs années, ce qui implique de mener plusieurs projets en parallèle, et souvent d’avoir des activités complémentaires comme l’enseignement.

E.B : Je poursuis également mon activité de production, même si je souhaite développer davantage mes projets de réalisation. J’ai un film en cours, et j’aimerais en initier un autre, davantage ancré à Marseille. Travailler dans et avec ma ville est très important pour moi.

Crédits photo top : Adieu sauvage de Sergio Guataquira Sarmiento, Fox the Fox productions
Crédits photo Varado :YUZU Productions

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