Baise-en-Ville sort le 28 janvier en salle ! Séances Spéciales s’était entretenu avec Martin Jauvat, réalisateur, scénariste et acteur du film, lors de l’avant-première aux Variétés en novembre dernier. Retrouvez l’entretien ci-dessous.
Tu dis souvent que le film est “super autobiographique”. Jusqu’à quel point Sprite te ressemble ?
Sprite me ressemble beaucoup. Déjà, les prénoms sont proches : Corentin, Martin. On a vécu des situations similaires : comme lui, je suis retourné vivre chez mes parents après une déception amoureuse, j’ai galéré avec le permis, j’ai fait trois licences que j’ai ratées, j’ai fait de l’intérim… Il incarne peut-être encore plus intensément certaines attitudes que je peux avoir, comme cette candeur ou cette maladresse face au monde adulte — tu sais, arriver dans un bureau et dire « bonjour, euh, bonsoir », ce genre de petits trucs… Mais cette candeur cache une forme de lucidité, un regard sur le monde qui n’est pas si bête que ça.
C’est marrant parce que Sprite, comme moi, provoque des réactions très subjectives : certains spectateurs le trouvent complètement naïf, d’autres voient une forme de sagesse cachée. Sur plein de points comme ça, on se ressemble. Comme lui, j’ai très peu confiance en moi.
En termes de jeu d’acteur, je pousse un peu les mimiques, j’explore un registre de cartoon, de comédie, pour accentuer certains traits. Dans la vraie vie, heureusement, je ne suis pas aussi extrême… Mais Sprite et moi sommes très proches, et c’est pour ça que je peux le jouer.
En quoi la banlieue est un élément central de ton cinéma ?
Je suis très attaché à la ville où j’ai grandi, et dès mes premiers courts métrages, j’avais envie de la montrer, de la prendre comme un terrain de jeu, un décor où sont racontées d’autres histoires que celles qu’on attend. Souvent, quand on parle de banlieue, on s’attend à de la violence. Mais pour moi, ma ville ressemblait plutôt aux décors des films américains avec lesquels j’ai grandi, aux films de Spielberg, comme E.T. : cette rêverie, cette mélancolie et cette possibilité du fantastique.
Quand j’écris et que je filme, j’essaie de rendre cela possible. Je transforme un peu la réalité avec des détails, de la couleur, et je travaille beaucoup sur l’esthétique du banal. Même si l’histoire est anecdotique — elle se passe dans une banlieue pavillonnaire de classe moyenne, avec des enjeux simples, comme passer le permis — je cherche à donner de la grandeur à ces petits gestes à travers la mise en scène, les couleurs et la comédie.

Anaïde Rozam et Martin Jauvat dans “Baise-en-Ville”
Dans ce film, tu es à la fois réalisateur, scénariste et acteur : comment gères-tu ces trois casquettes et qu’est-ce que tu préfères ?
Pour moi, écrire, réaliser et jouer dans le même film, c’est un peu comme un seul geste, comme un penalty : la course d’élan, c’est le scénario ; le moment où le pied touche le ballon, c’est la réalisation ; et la lucarne, c’est l’acteur. Je vois vraiment ça comme un tout, une manière d’incarner une histoire que j’ai écrite et dont je décide comment la mettre en scène. Ce que je préfère largement, c’est jouer. C’est l’étape la plus ludique, où tu partages le plus et où tu oublies ta vie pour être totalement dans le moment présent, à chercher des émotions, quelque chose d’intangible. C’est comme un numéro, c’est génial. Je joue très peu dans d’autres films, alors c’est pour ça que je joue dans les miens.
Se diriger soi-même, c’est aussi agréable, parce que je sais ce que je veux. Sur d’autres tournages, tu ne sais jamais si c’est bien, si tu fais bien, si le réalisateur va oser te le dire… Là, je prends vraiment beaucoup de plaisir. Les autres étapes sont un peu plus stressantes. La réalisation, tu te dis « ça ne marche pas », et on te pousse à trancher. Le scénario, c’est très solitaire : tu doutes, tu te dis que c’est nul, que ça ne fonctionnera jamais… Heureusement, je peux échanger avec mon producteur et ma compagne, qui me relient, discutent avec moi et m’aident énormément.
Il y a dans le film une réflexion sur le travail, sur la virilité et la séduction via les applications de rencontre : qu’est-ce que ce film dit de la jeunesse d’aujourd’hui à tes yeux ?
Je pense que ma génération est confrontée à un monde très dur, où il y a une perte de sens et de valeurs. Pour nous, être riche ou avoir un bon travail n’a plus vraiment de valeur. On est sensibilisés à tellement de causes, à tant de choses qui vont mal dans le monde, qu’on ne sait pas toujours comment agir. Cette impuissance est difficile à vivre, et le film, à travers ce personnage un peu paumé, un peu déprimé, reflète cet état du monde.
Sur la question de la masculinité, c’est assez personnel. Le cliché de l’homme prédateur qui cherche à séduire et à dominer ne me parle pas du tout. Même dans une éducation plutôt masculine, mes potes et moi n’avons jamais été dans ces codes. Ça m’a donné une sensibilité particulière et l’envie de montrer des hommes différents, plus proches de leurs émotions, moins sûrs d’eux.
Je voulais aussi montrer des filles différentes, affirmées, avec du caractère. Je voulais déconstruire tous ces clichés de la comédie romantique où les héros finissent toujours ensemble. Dans la vie, être en couple n’est pas forcément la clé du bonheur ; parfois, on se retrouve dans des relations toxiques. Les applications de rencontre, pour moi, sont un peu comme Uber : elles transforment les individus en marchandises, tout devient monétisé, centré sur le paraître. Le film montre qu’on peut dépasser ce monde parfois sordide en exprimant notre amour, notre bienveillance, et qu’on peut ainsi se trouver une place et un vrai bonheur.
Baise-en-ville sort en salle le 28 janvier.
Crédits photos : Le Pacte
Entretien réalisé par Sarra Talbi