A l’occasion de la Tournée des Écrans du Sud, Séances Spéciales s’est entretenu avec les cinéastes Maxime Matray et Alexia Walther pour leur film Affection Affection, soutenu par la Région Sud.
Affection Affection ressemble à une sorte de demi-rêve entre le réel et l’étrange, le fantastique, presque. Comment cela s’est traduit dans votre manière de filmer, dans vos choix de mise en scène ?
Maxime Matray : Nous travaillons beaucoup par assemblage. On pense que les films se construisent en se parlant, en échangeant. Chacun amène des éléments, des idées et des sensations qu’on assemble ensuite. On a le sentiment que le rêve fonctionne comme ça : il se construit de l’extérieur, brique par brique, par fragments. Il y a une mécanique du rêve qui n’est pas linéaire, mais faite d’images, de situations, d’analogies, qui parfois se traduisent en récit, parfois simplement en images ou en mises en scène. C’est peut-être pour ça que nos films ne sont que rarement linéaires.
Alexia Walther : Parmi nos influences, on peut citer le cinéma de Jacques Rivette, qui est un peu entre rêve et réalité, avec un aspect un peu mythique.
Le film montre une Côte d’Azur hivernale, presque vide, parfois un peu inquiétante. Qu’est-ce que ce décor apporte à l’atmosphère du film ?
Maxime : On a écrit un récit qui puisse se construire autour de cette absence, de la disparition de la masse touristique hors saison, mais aussi des traces que laisse cette absence. Cette disparition devenait une matière narrative en soi. Le film est construit comme un film noir, avec des situations assez canoniques, presque clichés du genre, mais qui se déforment peu à peu et emmènent l’histoire ailleurs. On part d’une disparition, ce qui est un point de départ très classique du roman noir. Mais cette disparition se déroule dans un territoire où l’on sent déjà l’absence de quelque chose, ou de quelqu’un : une partie entière de la population estivale a disparu. On a voulu accumuler ces disparitions : celle qui fait le point de départ du film, mais aussi celle du territoire lui-même, vidé, comme mis en pause, pour vider l’espace autour de Géraldine.
Alexia : La Côte d’Azur hors saison devient alors non seulement inquiétante, mais presque post-apocalyptique. La végétation envahit les parkings, le béton est repris par les plantes. Il y a aussi des structures très visuelles qui restent : des douches en béton sur les plages, par exemple, qui, filmées de loin, ressemblent presque à des temples romains. À cette saison, tout se transforme. Si l’on cadre précisément, si l’on regarde attentivement, on a l’impression de voir apparaître des ruines.
Maxime : L’absence des touristes donne l’impression que le paysage lui-même est en ruine, et tout cela participe à la construction d’une ambiance que l’on voulait proche d’une petite fin du monde, une fin du monde modeste, individuelle, à l’échelle des personnages. Le décor participe pleinement de cette sensation. On avait aussi en tête les peintures de Giorgio de Chirico, ces paysages vides qui permettent de plaquer des histoires, de projeter de la fiction. Le territoire devient un espace mythologique, presque mental, dans lequel le film peut se déployer.
Comment avez-vous imaginé le personnage de Géraldine, son évolution à mesure que l’enquête avance ?
Alexia : On avait déjà travaillé avec Agathe Bonitzer sur notre film précédent, et on savait qu’elle avait cette capacité à recevoir les histoires des autres, à être traversée par elles. Elle a quelque chose de minéral, d’impassible. Le personnage a aussi beaucoup évolué pendant le tournage. Pour des raisons de budget, Agathe n’avait pas rencontré tous les comédiens avant. Chaque jour, elle découvrait de nouveaux visages, de nouvelles situations. Cela l’a réellement déstabilisée et charmée, et cette déstabilisation est devenue une force de jeu. Elle rencontrait les personnages au moment de jouer avec eux, ce qui correspondait parfaitement à notre manière d’écrire et de filmer « de l’extérieur ».
Maxime : Nous n’avons pas une approche psychologique des personnages. On les construit à partir de caractéristiques concrètes : les costumes, les dialogues, les objets, les lieux. Par exemple, l’appartement de Géraldine a été essentiel pour définir qui elle est. On a aussi laissé Agathe infléchir le personnage au fur et à mesure. Comme on a eu la chance de tourner presque dans l’ordre, on a découvert Géraldine progressivement, en modifiant parfois des lignes de dialogue, des comportements, des intentions. C’est aussi la manière dont on aime travailler.
Et c’est là aussi qu’on peut parler de roman noir. L’une des bases de l’écriture venait beaucoup des romans de Raymond Chandler. On les avait relus parce qu’on voulait vraiment faire un film qui parte de la base du roman noir californien. En relisant ces romans dans de nouvelles traductions, on s’est rendu compte que dans les anciennes traductions françaises des années 1950, certains chapitres avaient disparu. Les traducteurs et directeurs de collection avaient supprimé tout ce qui ne concernait pas directement l’enquête ou l’action. Or, Chandler est un formidable écrivain, et ces chapitres supprimés étaient magnifiques. Ce sont des moments où le détective Philip Marlowe est perdu, où il n’avance pas, où il se retrouve face à des gens hostiles, face à un monde qu’il ne comprend plus vraiment. Il est parfois face à la mer, face à l’océan, dans une mélancolie profonde, sans que cela fasse avancer l’intrigue. Ces chapitres, que nous ne connaissions pas quand nous avions lu ces romans plus jeunes, nous ont intrigués. On s’est dit que le film pourrait être ça : un film construit autour de ces moments où un personnage est censé mener une enquête, mais n’y arrive pas vraiment, et dérive dans un territoire désaffecté, à la fois extérieur et intime. Le détective, dans le roman noir, est souvent quelqu’un d’opaque, presque vide, à la fois comme un roc et comme une éponge. Il reçoit les récits des autres, mais reste relativement neutre, peu psychologisé. On a construit le personnage de Géraldine à partir de cette idée.

Le titre du film évoque le double, l’écho. Est-ce qu’il vise à maintenir cette idée de double sens dans le film, de plusieurs interprétations ?
Alexia : Nous n’avons pas pensé le film comme porteur d’une double interprétation formelle. En revanche, le double sens du titre était présent dès l’écriture. Il y a l’affection comme quelque chose de tendre, de doux, mais aussi comme quelque chose qui affecte, qui touche, parfois de manière douloureuse. C’est ce qui nous intéressait par rapport aux personnages. Le film fonctionne aussi beaucoup par échos. Il y a deux figures de mères qui reviennent, le fantôme de la mère de Kenza, les histoires qui se répètent. L’expérience de Kenza fait écho à celle de Géraldine, qui elle-même dédouble celle de Rita. Beaucoup de choses sont là deux fois. Ce double sens permettait aussi de dire que le film est à la fois mélancolique et léger, parfois même comique.
Maxime : Et puis le territoire lui-même est à la fois affecté et désaffecté : affecté comme touché par quelque chose, et désaffecté au sens où il manque quelque chose. Cette « maladie » du lieu, presque virale, se transmet aux personnages.
Vous avez travaillé avec peu de moyens et beaucoup de réécritures. Est-ce que cette fragilité de production vous a paradoxalement donné plus de liberté ?
Alexia : Oui, complètement. C’était une petite équipe, et le tournage a été très doux. Cela nous a obligés à préparer énormément en amont. La préparation a été très longue, notamment avec la cheffe opératrice Pauline Sicard, qui nous a accompagnés de manière très intensive dès le départ. On a fait beaucoup de repérages avec elle, ce qui nous a permis de réfléchir à des manières de filmer très simples, sans rails, sans machinerie lourde, avec un matériel léger.
Maxime : On a beaucoup travaillé la lumière de façon très discrète, très légère. Tout cela demandait une préparation extrêmement fine. Ce qui nous importait vraiment, c’était de capter des paysages, des visages, des voix, et que tout cela soit pris dans une même image, dans un même moment. C’est, au fond, ce qui nous importe le plus dans le cinéma.
Avez-vous des projets à venir dont vous pouvez parler ?
Alexia : Oui, on a un projet de vraie comédie, avec une dimension un peu existentielle quand même. Et puis un autre projet, plus expérimental, peut-être tourné à la montagne. On se dit que c’est peut-être une bonne tactique de travailler en parallèle sur deux projets très différents : un film plus « finançable » et un autre plus sombre, plus libre.
Affection Affection est sorti en salles le 15 avril 2026. Pour plus d’informations sur la Tournée des Écrans du Sud, rendez-vous ici.
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Entretien réalisé par Lola Antonini et Elyna Garcia