Pour la sortie ce mercredi de son 25e film, Une femme aujourd’hui, Robert Guédiguian évoque avec Séances Spéciales les enjeux traversant la société contemporaine et l’ayant guidés tout au long de sa carrière cinématographique.
Pourquoi avoir choisi de traiter du sujet des violences sexuelles, et particulièrement du viol, dans votre nouveau film Une femme aujourd’hui ?
L’engagement et ses différentes formes sont des questions qui traversent tous mes films. Elles sont toujours présentes, d’une manière ou d’une autre. En revanche, Une femme aujourd’hui n’est pas, pour moi, un film sur le viol. C’est un film sur la condition des femmes, aujourd’hui.
Il y a deux questions qui me préoccupent particulièrement en France et auxquelles il faut s’attaquer le plus rapidement possible : les rapports entre les hommes et les femmes, d’une part, et les rapports entre les personnes « immigrées » et les « Français », d’autre part. Je mets d’ailleurs ces termes entre guillemets, car on a tendance à considérer comme immigrées des personnes qui vivent ici depuis des générations, alors qu’elles sont nées en France. Moi-même, je suis un immigré de première génération. Pour certains réactionnaires, je ne suis donc pas français. Ce sont deux grandes problématiques de notre société. Quand on commence à réfléchir à un nouveau récit, à un nouveau film, on se demande avec mon coscénariste Serge Valletti : de quoi allons-nous parler ?
La question des rapports entre les hommes et les femmes existe depuis très longtemps. Mais elle a pris une ampleur considérable ces dernières années, notamment avec MeToo, l’affaire Pelicot ou encore les révélations concernant l’abbé Pierre. On a découvert l’ampleur des silences qui étouffaient ces affaires, ainsi que les traumatismes qu’elles avaient engendrés et qui étaient restés enfouis. Il faut s’occuper de tout cela, et il faut que tout le monde s’en préoccupe. Ce n’est évidemment pas uniquement aux femmes de porter cette question : elle concerne les femmes comme les hommes, et donc l’humanité tout entière. C’est aussi ce point de vue qui m’intéressait, parce que je suis un homme.
On peut percevoir un parallèle entre la culture du viol et les violences que Juliette subit dans son entreprise, qu’elle finit par quitter. Aviez-vous envie de mettre en regard ces différentes formes de domination ?
Oui en effet, pour moi, cela illustre une forme d’exaspération face au capitalisme. On voit bien que les personnes qui disposent d’un pouvoir important, qui gagnent beaucoup d’argent et qui ont l’impression d’être très libres, peuvent elles aussi être licenciées en quelques minutes. Un patron peut vous faire venir dans son bureau, vous annoncer que vous êtes renvoyé, puis vous verser 200 000 euros d’indemnités.
À travers cela, je voulais parler des dominations structurelles qui organisent notre société. Celle-ci est fondée sur des rapports de domination : domination des personnes immigrées, domination des femmes, domination des salariés, etc. Je suis anticapitaliste, et cette dimension traverse aussi le film. C’est aussi pourquoi le film dresse aussi un parallèle avec le colonialisme, notamment à travers le trauma transgénérationnel du viol de la grand-mère de Juliette par son patron en Algérie colonisée. Pour moi, le lien est évident. Dans les deux cas, il s’agit d’une domination qui consiste à nier l’humanité de l’autre, à le réduire à un objet dont on peut disposer.
Vous travaillez avec une troupe d’acteurs depuis de nombreuses années. Comment cette relation s’est-elle construite ?
Cela s’est fait tout seul. Je n’avais pas décidé à l’avance que je travaillerais toujours avec les mêmes personnes, mais aujourd’hui, je suis ravi que les choses se soient passées ainsi. On pourrait presque dire que j’ai mon propre théâtre, un immense théâtre qui s’appelle Marseille. C’est même le plus grand théâtre du monde, si l’on considère la quantité de décors que cette ville met à ma disposition ! J’ai une troupe permanente, composée de personnes de différentes générations, des plus anciennes aux plus jeunes, des hommes et des femmes. Bien sûr, pour raconter toutes les histoires dont j’ai envie, je dois aussi recruter de nouvelles personnes de temps en temps.
C’est ce qui s’est passé avec Marilou Aussiloux, jeune actrice d’une trentaine d’années, qui n’appartenait pas encore à la troupe et qui est arrivée dans mon film précédent, La Pie voleuse. Elle porte véritablement Une femme aujourd’hui.

Comment l’avez-vous repérée ?
Les acteurs les plus jeunes de ma troupe ont désormais autour de quarante ans, et il fallait que je renouvelle un peu les choses. Marilou m’avait écrit une lettre lorsqu’elle était au Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris. Elle me disait qu’elle aimait mes films depuis qu’elle était toute petite, qu’elle les regardait avec sa famille. Elle devait avoir une dizaine d’années à l’époque. Elle vient du Sud, de Narbonne, et il y avait donc une forme de familiarité entre nous. J’avais le sentiment qu’elle entretenait un rapport au cinéma que je ne retrouvais pas forcément chez d’autres acteurs avec lesquels elle avait travaillé, même si elle travaillait très bien au théâtre. Sa lettre m’avait beaucoup plu.
Au moment où j’écrivais La Pie voleuse, nous nous sommes retrouvés et elle m’a dit qu’elle aimerait travailler avec moi. Je suis allé voir le film dans lequel elle jouait, Sous le tapis, avant sa sortie, et je l’ai trouvée excellente. Mais, pour recruter un acteur, la qualité du jeu ne suffit pas. Bien sûr, j’attends des qualités d’actrice classiques : une intelligence du texte, une capacité à le comprendre et à l’interpréter. Mais je demande aussi une éthique dans le rapport au métier : il faut travailler pour le film, et pas uniquement pour soi-même. On travaille sur son personnage, mais aussi pour que le personnage en face soit bon, pour que la scène fonctionne et pour que le film soit réussi. Aujourd’hui, elle fait partie de la famille.
Quel travail avez-vous mené en amont avec Marilou Aussiloux autour de son personnage, qui porte tout au long du film ce traumatisme transgénérationnel, et notamment la scène d’agression ?
Vous savez, les grands acteurs sont comme les grands musiciens : ce sont eux qui lisent le mieux la partition. Je n’ai jamais eu de lecture plus juste que celle d’un grand acteur, et Marilou a cette capacité. Quand un acteur lit un texte, il commence déjà à se l’approprier. Il le comprend, l’interprète et en saisit les nuances. Nous avons donc parlé assez longuement, mais les choses se sont mises en place rapidement. Je lui ai expliqué comment je souhaitais tourner la scène, et c’était très clair dès le départ.
Je voulais un gros plan sur son regard. Je n’avais jamais envisagé de tourner cette scène autrement, parce que je voulais lire sur son visage cette atteinte absolue à la personne, cette objectivation de l’autre. La personne n’est plus considérée comme un sujet, mais comme un objet. Je pensais que le meilleur moyen de faire ressentir cela était de travailler sur son regard.
Nous avons aussi parlé du partenaire avec lequel elle allait jouer. Je lui ai proposé de choisir elle-même quelqu’un avec qui elle avait l’habitude de travailler au théâtre, une personne en qui elle avait confiance. Je ne voulais pas lui imposer un acteur. Marilou a choisi un vieil ami à elle. Nous aurions pu travailler avec un autre comédien, mais nous aurions probablement perdu davantage de temps. Il aurait peut-être fallu deux jours de tournage au lieu d’une seule, parce qu’il faut parfois du temps pour s’habituer à ce type de scène. Marilou avait déjà répété ce genre de séquence au théâtre. Elle était donc préparée à ce travail.
Comment le cinéma peut-il, selon vous, contribuer à combattre les mécanismes de domination que vous dénoncez, comme le racisme ?
Je crois que le cinéma peut amener les spectateurs à se poser des questions. Lorsqu’un spectateur voit un film qui parle de colonialisme, il peut être amené à réfléchir à ses propres représentations. Il peut penser à un voisin raciste, à des propos qu’il a lui-même entendus dans la rue, ou même à quelque chose qu’il a dit la veille sans y réfléchir. Le film agit alors comme un reflet, parfois inversé, qui lui renvoie sa propre attitude. Il peut l’amener à prendre conscience de quelque chose qu’il n’avait jamais remis en question. Le cinéma, la littérature et les arts en général participent à cette réflexion sur le monde.
Crédit photo top : Une femme aujourd’hui de Robert Guédiguian © Diaphana Distribution
Film soutenu par la Région Sud