A l’occasion du festival international Music & Cinema Marseille, Séances Spéciales s’est entretenu avec Steven Price, compositeur britannique de musique de film. Notamment connu pour avoir composé la bande originale du film Gravity d’Alfonso Cuarón, pour laquelle il a remporté l’Oscar de la meilleure musique originale en 2014, il est cette année l’un des invités d’honneur du festival Music & Cinema Marseille pour y partager sa vision de la musique de film et ses expériences créatives.
Comment s’est passée la conférence ce matin ? Qu’appréciez-vous le plus lorsque vous rencontrez le public dans ce contexte ?
Steven Price : C’était agréable parce qu’on a parlé du processus réel d’écriture. Et j’aime parler de ça. Souvent, dans les interviews, on parle de ce que j’ai fait avant, et c’est beaucoup plus amusant de discuter de la façon dont on écrit réellement les choses et comment on les assemble.
Le festival célèbre le dialogue entre musique et cinéma. Pourquoi pensez-vous qu’il est important aujourd’hui de créer des espaces dédiés spécifiquement à la musique de film ?
S.P : Je pense que c’est vraiment précieux. Parce que faire ce métier est étrangement isolant. On passe beaucoup de temps à se battre avec soi-même. Être entouré d’autres personnes qui traversent les mêmes doutes aide. Ça crée une communauté. Donc c’est agréable quand notre travail est reconnu.
En tant que compositeur de films, qu’est-ce qui déclenche votre processus de création : le scénario, les images, le montage, la vision du réalisateur ? Une fois le film terminé, quand vous voyez les images et le montage, comment travaillez-vous autour de ça ?
S.P : Une grande partie de mon travail dépend vraiment du réalisateur. Sinon, c’est l’histoire et la manière dont elle doit être racontée qui guident mon approche. Souvent, je me demande : « Est-ce que je peux vraiment apporter quelque chose ? » Si je sens que je peux créer quelque chose qui aidera à raconter l’histoire, ça m’enthousiasme. La plupart du temps, je travaille sur des concepts : je cherche à ce que la musique ait une vraie raison d’exister. Parfois, je commence très tôt, en composant des thèmes à partir du scénario ou de discussions avec le réalisateur. Mais quand je découvre le film terminé, on comprend exactement ce qu’il lui faut : parfois moins de musique, parfois une musique qui soutient le rythme, accompagne les coupes et rend le tout plus vivant. Mon instinct, c’est toujours d’aller vers l’émotion. J’aime les grandes émotions. Mais parfois, on en fait trop, et il faut se modérer. Mon premier jet est toujours excessif, puis je le peaufine pour le rendre plus subtil. Chaque film est différent, avec sa propre couleur, ce qui influence le choix des instruments. La musique doit rester réactive et suivre le film.
D’où puisez-vous votre inspiration en dehors du monde de la musique de film lorsque vous composez une bande‑son ?
S.P : J’ai grandi avec beaucoup de musique pop. Parfois, j’ai envie qu’une partition sonne différemment, et je puise donc dans ce monde-là. Par exemple, ce matin, nous avons joué un extrait de Last Night in Soho — pour ce film je cherchais à ce que les guitares sonnent comme les passages inversés sur Revolver des Beatles. On trouve de l’inspiration partout : dans ce qu’on lit, dans les conversations, à la télévision… C’est fou comme une discussion anodine peut soudain avoir un écho avec ce que l’on écrit. Quand j’ai besoin d’une idée, je pars me promener ou je discute avec quelqu’un, et souvent, la solution surgit presque par magie. On avait un running gag sur pas mal de films que nous mixions : chaque fois que je faisais le tour du pâté de maisons, je revenais en studio en disant « Aha ! Voilà ce qu’il fallait faire ! ».
Pensez‑vous avoir un style qui vous est propre, ou essayez‑vous de vous réinventer à chaque film ?
S.P : J’essaie de me réinventer à chaque projet. Il y a sûrement un petit quelque chose qui relie tout ce que je fais, mais je cherche toujours à retrouver cet enthousiasme, à ne pas avoir juste l’impression d’aller travailler. Parfois, avec les bonnes personnes, commencer très tôt un projet permet plus de liberté créative : on peut lancer des idées avant que tout le monde se focalise seulement sur le film. C’est là qu’on peut vraiment pousser les choses et expérimenter.

Steven Price au festival Music & Cinema – © Les Écrans du Sud
L’intelligence artificielle prend beaucoup de place dans l’industrie du cinéma aujourd’hui. Quel rôle joue-t-elle dans la musique de film ? La voyez‑vous comme une opportunité créative ou comme un défi à relever en tant que compositeur ?
S.P : Avec l’émergence de l’I.A, on peut vite se dire : « On est tous condamnés ». Mais pour moi, mon travail consiste à faire des erreurs et à découvrir des choses grâce à elles. Je ne vois pas comment l’I.A pourrait faire ça. Les gens enthousiasmés par les films faits par I.A ne sont pas des artistes, ce sont des personnes qui cherchent à aller plus vite. Moi, je veux faire exactement le contraire. Chaque étape du travail est une occasion pour qu’il se passe quelque chose d’intéressant. Je n’ai encore rien vu de véritablement original créé par l’I.A. Peut-être qu’elle deviendra plus intelligente que ce que j’imagine, mais elle ne trouvera jamais ces moments magiques — comme enregistrer quelque chose à 2 heures du matin sur un iPhone et entendre un petit bruit étrange qui déclenche une idée. La musique, ce n’est pas une question de juste ou de faux, c’est une question de ressenti.
Quel conseil donneriez‑vous aux jeunes compositeurs qui veulent faire de la musique de film ?
S.P : Soyez ouverts à tout. Ne pensez pas qu’il n’y a qu’une seule façon de travailler. J’ai fait plein de choses différentes, j’ai préparé du thé pour les gens plus longtemps que je n’aurai dû, et j’ai appris en les observant. Le parcours de chacun est étrange et imprévisible. Essayez d’en profiter.
C’est humble de dire ça venant de quelqu’un qui a remporté un Oscar.
S.P : Il m’a fallu de nombreuses années avant d’en arriver là. Quand j’ai finalement eu ma chance, j’étais reconnaissant d’avoir fait toutes ces autres expériences — j’étais prêt.
Travailler sur Gravity et remporter l’Oscar, ça a changé votre carrière ou votre façon d’aborder votre travail ?
S.P : Ça m’a ouvert de nouvelles opportunités — avant, rien n’était garanti. Mais surtout, ça m’a appris à oublier ce que je pensais savoir et à aborder les choses avec ignorance et ouverture. C’est ce pour quoi je suis le plus reconnaissant.
Des projets à venir ?
S.P : Coyote vs Acme. On l’a terminé il y a trois ans, puis il a été annulé, et finalement relancé après un gros tollé. C’est un drame judiciaire façon Looney Tunes, où Wile E. Coyote poursuit Acme en justice. Une comédie cartoon à l’ancienne — je n’avais jamais fait ça avant et c’était super amusant. J’aime explorer des directions très différentes.
Connaissiez-vous Marseille avant de venir à Music & Cinema ?
S.P : Non, je n’étais jamais venu. Je suis arrivé hier soir, et ce matin je suis allé me promener jusqu’au port — c’est vraiment joli. J’ai envie de revenir et de découvrir la ville correctement. Il me reste 10 heures ici, qu’est-ce que je devrais faire ? Et quelle est la meilleure nourriture à goûter ?
Vous pouvez essayer les panisses avec un peu d’aïoli, c’est délicieux.
S.P : Il faut que j’aille goûter ça avant de partir. Merci, mon conseiller culturel !
ENGLISH VERSION :
How did the talk go this morning ? What do you enjoy most about meeting audiences in that context?
Steven Price : It’s nice because they talk about the actual process of writing things. And I enjoy talking about that. Oftentimes you do interviews and it’s about your past, and it’s much more fun to talk about how you actually write things and how you put it all together.
The festival celebrates the dialogue between music and cinema. Why do you think it’s important today to create spaces dedicated specifically to music in films ?
S. P : I think it’s really valuable. Because film music is weirdly isolating. You spend a long time battling yourself. Being around others going through the same doubts helps. It builds a community. And it’s nice when the craft is recognised.
As a composer for films, what leads you to your creating process firts : is it the script, the images, the edit, the director’s vision ? Once the movie is done, you see the image, the edit. How do you work around that?
S.P : Some of it is definitely the director. Sometimes you have repeated relationships, so whatever they do, you really want to work with them again. Otherwise, it’s the story, how they want to do it. I often ask myself: do I think I can help? If it feels like something where I can come up with something that will help them tell their story, I get excited. It’s usually concepts — if there’s something that I can make the music exist for a reason. Sometimes I start earlier — writing themes from the script or conversations with the director. But when I see the film, you realise what it needs: maybe less music, maybe music that supports the rhythm, hits the cuts, makes it feel exciting. My instinct is always to be emotional. I like big emotional things. But sometimes you go too far and people pull you back. The first effort is always too much, then you reduce it and make it more subtle. But every film is different. They’re all coloured differently, which makes you think about different instruments. It’s responsive.
Where do you draw inspiration from outside the world of film music when you’re developing a score?
S.P : I grew up with a lot of pop music. Sometimes I want a score to sound different and draw from that world. For instance we played something from Last Night in Soho this morning — I was trying to make the guitars sound like the reverse bits on Revolver by The Beatles. You draw inspiration from everywhere: things you’ve read, conversations, TV. It’s amazing how a random conversation can suddenly feel relevant to what you’re writing. If I need something, I go for a walk or talk to someone and suddenly there’s the answer. We used to have a running joke on a lot of films we were mixing, that every time I walked around the block I’d come back going, “Aha!, what we should have done is this! ” Everyone laughed, but it worked
Do you think you have a signature style? Do you try to reinvent yourself film to film ?
S.P : I try to reinvent myself every time. There’s probably something that connects it all, but I’m always trying to get excited again, not feel like I’m just going to work. Sometimes, with the right people, starting early helps to have more creative freedom — planting ideas before everyone just wants the film to work. That’s when you can push things.
Artificial Intelligence has taken a lot of space in the industry today. How is it’s going for music in films ? do you feel like i’s a creative opportunity or a challenge to overcome as a composer ?
S.P : With A.I, there’s a world where you think, “We’re all doomed.” But my work is about making mistakes and discovering things through them. I don’t see how AI does that. It takes everything and averages it out. The people excited about AI films aren’t artists — they’re people looking for shortcuts. I want the opposite. Every step is a chance for something interesting to happen. I haven’t seen AI do something genuinely original yet. Maybe it’ll become cleverer than I think, but it won’t find the magical moments — like recording something at 2 a.m. on an iPhone and hearing a strange noise that sparks an idea. Music isn’t right or wrong; it’s about feeling.
What advice would you give to young composers?
S.P : Be open to everything. Don’t think there’s one job description. I did lots of different things, made tea for people longer than I should have, and learned from watching them. Everyone’s journey is weird and unpredictable. Try to enjoy it.
That’s humble from someone who won an Oscar.
S.P : It took many years before that. When I finally got a chance, I was grateful I’d done all the other stuff — I was ready.
Did working on Gravity and winning the Oscar affect your career or the way you approach your work?
S.P : It meant I got another job. There was no guarantee before that. But more than that, it taught me to throw away what I thought I knew and approach things ignorantly and openly. That’s what I’m most grateful for.
Any upcoming projects?
S.P : Coyote vs Acme. We finished it three years ago, then it got cancelled, then saved after a big outcry. It’s a Looney Tunes courtroom drama where Wile E. Coyote sues Acme. Old-school cartoon comedy — I’d never done that before and it was great fun. I like to go in very different directions.
Did you know Marseille before coming to Music & Cinema?
S.P : No, I’ve never been before. I flew in last night, walked down to the harbour this morning — it’s really pretty. I want to come back and explore properly. What should someone do in Marseille in ten hours? What is the best food?
You can try panisses with some aïoli, it’s delicious.
S.P : I need to seek that out before we leave. Thank you, my cultural attaché.
Crédits photo top : Gravity de Alfonso Cuarón – Warner Bros. France
Entretien réalisé par Lola Antonini