À l’occasion de la sortie du film Tout va bien, soutenu par la Région Sud, Séances Spéciales s’est entretenu avec Thomas Ellis, réalisateur du documentaire.
Du 5 février au 30 mars, retrouvez Thomas Ellis en tournée dans les salles de la Région Sud. Plus d’infos ici.
Dans quelles circonstances avez-vous rencontré les jeunes protagonistes du film et comment les avez-vous convaincus de participer au tournage ?
J’ai commencé les repérages du film en décembre 2019, et c’est à ce moment-là que j’ai rencontré Junior, qui était au lycée hôtelier de Bonneveine. Il était dans l’hôtel où il était mis à l’abri, puis m’a dit : « Moi, je serai joueur de foot professionnel ou concierge au Plaza Athénée. » Sa détermination m’a marqué. Nous sommes restés en contact, et nous avons commencé à tourner en septembre 2022, l’année de son bac.
J’ai rencontré Aminata en novembre 2021, dix jours après son arrivée à Marseille. En 2020, j’avais organisé des ateliers d’écriture et de jeux dans les hôtels et les foyers, et j’avais demandé aux jeunes comment ils s’imaginaient plus tard. Les garçons disaient : « J’aurai une grosse voiture et une femme au foyer. » Aminata s’est rebellée et a dit : « Moi, je suis venue en France pour être libre et indépendante, apprendre un métier, il est hors de question que je sois femme au foyer ». Elle avait quinze ans et demi. Cette jeune fille m’a aussi beaucoup marqué.
Je voulais aussi filmer un jeune qui ne parlait pas français. J’avais vu la difficulté que cela représentait, mais aussi la rapidité avec laquelle ils apprenaient notre langue. Je traînais dans les foyers et les hôtels, et j’ai croisé Khalil. J’ai aimé son sourire et son énergie. On discutait avec Google Translate et on a commencé à tourner. Ensuite, ça m’intéressait de filmer des gens qui venaient tout juste d’arriver. Là, c’était plus compliqué : je faisais des maraudes la nuit, soit tout seul, soit avec des associations. Puis, quelqu’un que je connaissais a croisé Tidiane et Abdoulaye, qui dormaient dans la rue. On s’est rencontrés, et je leur ai demandé s’ils étaient d’accord pour être filmés.
Voilà comment ça a démarré. C’est beaucoup de confiance, de travail et de temps qui ont permis que ça se passe bien et qu’ils soient à l’aise. TikTok est un peu mon meilleur ami sur le tournage, parce que les jeunes sont habitués aux caméras, d’une certaine manière.
Comment les expériences personnelles de ces jeunes ont guidé l’écriture documentaire ? La construction a avancé au fil du temps ?
Je connaissais les grandes étapes, un peu « canoniques », de leur vie : aller à l’école, appeler les parents, passer des examens, jouer avec les copains, rigoler, parfois aller au tribunal, subir des interrogatoires, être avec les éducateurs… Je savais donc ce qui allait se passer en général, mais pas ce qui allait vraiment leur arriver. Je l’ai découvert au fur et à mesure du tournage. J’ai d’ailleurs du mal avec le concept d’« écriture documentaire ». Et c’est aussi pour ça que ça a été compliqué d’obtenir des aides pour faire le film.
Vous avez dit qu’avec ce film, vous vouliez « raconter autre chose que la tragédie ». Quelles images a-t-on l’habitude de voir sur la migration que vous vouliez déconstruire ?
Quand on parle de migration, on parle surtout des problèmes. Il est nécessaire de parler des gens qui meurent en mer, qui sont à la rue, qui n’ont pas de papiers. Mais ce qui est aberrant, c’est que certains médias font l’amalgame entre immigration et délinquance.
Ces jeunes-là apprennent notre langue, un métier, essaient de démarrer une nouvelle phase de leur vie, ont des rêves et des envies. Et ça, on ne le raconte pas assez. Ce qui m’a marqué chez eux, c’est leur force de vie, leur ténacité, leur envie d’y arriver.

© Jour2Fête
La mer est souvent en arrière-plan, comme un rappel de ce qu’ils ont vécu, mais aussi comme un horizon d’espoir. Et Marseille, dans le film, devient presque un personnage à part entière. Était-ce un choix volontaire ?
Oui, la mer est toujours là, comme un souvenir du traumatisme, mais aussi comme quelque chose qu’on est obligé de dompter, en quelque sorte. À tous les coins de rue, on la voit, cette Méditerranée qu’ils ont traversé.
Filmer à Marseille était une évidence, puisque je suis né ici. Je ne voulais pas faire des plans esthétiques de la ville, parce que le sujet du film, ce sont ces adolescents. Je voulais mettre les spectateurs à la place de ces personnages et leur faire ressentir leurs émotions. La ville est le décor, mais le film se déroule beaucoup à l’intérieur : dans les bureaux, avec les éducateurs, dans l’administration.
La bande son a été créée en collaboration avec l’Opéra de Marseille. Comment la musique et le son participent-ils à l’expérience du film ?
L’objectif était de faire un film qui touche à l’émotion et aux sensations que les jeunes vivent. C’est un documentaire, donc on ne peut pas faire n’importe quoi avec ce qu’on filme, mais la musique était un outil essentiel pour travailler sur ces sensations et ces émotions. Avec la compositrice Jeanne Susin, on a beaucoup travaillé pour imaginer une matière sonore. Il y a un thème musical qui revient sous plein de formes, que l’on appelle « modal », c’est-à-dire un style de musique orientale, alors que la musique occidentale est dite « tonale ». Cela traduisait l’énergie de ces gamins, quelque chose de très vivant, qui part un peu dans tous les sens, et en même temps reste structuré. Ce thème peut être joué par l’orchestre, de manière électronique, par certains instruments, au piano… il existe de nombreuses variations. Et puis il y a aussi des matières sonores, des sons qui permettent de faire le lien entre le réel qu’on filme et le monde intérieur des adolescents.
Depuis la sortie du film, quelles réactions du public vous ont marqué ?
Ce qui m’a surpris dans les réactions du public, c’est que les gens viennent voir ce documentaire, et à la fin me disent souvent : « Ah mais en fait, ce n’est pas un documentaire, c’est un film. » Je pense qu’on a peu l’habitude de voir des documentaires au cinéma. J’ai beaucoup pensé au spectateur pendant le tournage, donc c’était important que l’image soit très belle et que ça se rapproche de films de fiction, d’une certaine façon. Je voulais que ces jeunes soient des héros à l’écran. C’est pour ça qu’ils sont filmés de près, avec une très belle lumière. On a beaucoup travaillé là-dessus, sur le son et sur l’image.
Aujourd’hui, vous êtes encore en contact avec eux. Comment vont-ils ?
Ils vont très bien ! Tidiane et Abdoulaye sont encore au lycée. Khalid a eu son CAP, il fait une formation et il parle beaucoup mieux français. Aminata a eu 16 de moyenne à son CAP et fait une formation d’aide-soignante. Junior est en CDI dans la restauration et s’est marié.
Tout va bien est en salles depuis le 7 janvier. Le film est soutenu par la Région Sud.
Crédits photos : Jour2Fête
Entretien réalisé par Lola Antonini