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Slalom : Entretien avec Charlène Favier

Entretien avec...

Publié le : Lundi 17 mai 2021

La Rochelle, Rome, Reykjavik, Namur … S’il a vu sa sortie plusieurs fois reportée en raison de la fermeture prolongée des salles de cinéma, Slalom de Charlène Favier a pourtant déjà circulé, entre festivals et avant-premières, et a réussi à susciter un vif intérêt du public et des critiques.

Labellisé « Cannes 2020 », prix Magelis des Etudiants au Festival du film francophone d’Angoulême et prix d’Ornano Valenti au Festival du cinéma Américain de Deauville, Slalom marque les esprits et révèle un duo, celui de Noée Abita et Jérémie Renier, au service d’une intrigue poignante. Lyz, 15 ans, vient d’intégrer une prestigieuse section de ski-étude. Rapidement isolée et sans limite, autant physique qu’émotionnelle, elle va s’investir à corps perdu dans la compétition et peu à peu basculer sous l’emprise abusive de Fred, son entraîneur.

Nous avons discuté avec la réalisatrice Charlène Favier, qui revient avec ce film sur les lieux de son enfance, à Val d’Isère, pour explorer les rapports d’admiration et de domination qui lient un entraîneur et sa nouvelle recrue.

Slalom est votre premier long-métrage de fiction. Comment en êtes-vous venue au cinéma ?

J’ai un parcours assez autodidacte. Je n’ai pas vraiment suivi de cursus universitaire pour être cinéaste. Après le bac, j’ai intégré l’école de théâtre Jacques Lecoq à Londres, une école de mime assez réputée. Pendant un an, on ne parle pas, on travaille beaucoup avec le corps, on fait de la mise en scène, beaucoup de yoga, d’acrobaties… Cela me sert aujourd’hui dans la réalisation de mes films. Par exemple, Slalom est un film sur le corps dans lequel il y a peu de mots. Les comédiens sont presque dans une performance. C’est ce que j’ai appris à l’école Jacques Lecoq.

J’ai beaucoup voyagé à travers le monde, aux Etats-Unis, au Népal, en Australie, en Nouvelle-Zélande. J’ai fait des petits boulots, plein de choses différentes. C’est en Australie que j’ai réalisé un premier documentaire, Is Everything Possible, Darling? (2010), sur une communauté hippie dans laquelle j’ai vécu. Quand je suis rentrée en France avec le film, j’ai décidé de monter ma société de production : Charlie Bus Production. Pendant dix ans, j’ai produit, écrit et réalisé des films. J’ai appris sur le tas, évidemment consciente de l’exigence du métier, en suivant des formations, par exemple aux Etats-Unis sur la direction d’acteurs au Studio Astoria. Finalement, j’ai passé le concours de l’Atelier scénario de la Femis en 2014 et j’ai commencé à écrire Slalom en 2015.

Slalom était un projet qui était là depuis le début ?

Pas du tout. C’est vrai que dans tous les courts métrages que j’ai écrits, on retrouve des thèmes similaires : la quête identitaire, la résilience. Ce sont à chaque fois des héroïnes jeunes, fortes et libres qui vont se mettre dans des situations assez complexes et vont réussir à s’en sortir. Tous ces courts métrages m’ont amenée à Slalom même si je n’avais pas ce projet en tête en arrivant à l’atelier scénario de la Fémis.

Après, Slalom raconte une histoire très personnelle. J’ai moi-même grandi à Val d’Isère, fait du ski de compétition, beaucoup de sport… Liz, c’est un peu moi adolescente. En général, tous mes films sont aussi tournés dans un lieu auquel je suis attachée. Pour Slalom, j’avais très envie de mettre en scène cette Savoie où j’ai grandi. Déjà pour mon court-métrage Odol Gorri (2018), j’avais tourné aux Pays-Basque où j’ai passé pas mal de temps. En ce moment j’ai envie de tourner un film à Marseille. L’envie de filmer un décor, c’est ce qui me pousse à tourner.

Pourquoi avoir choisi le sujet du ski de haut niveau en particulier ?

Tout d’abord parce que j’ai moi-même fait du ski de compétition. C’est un sport que j’adore et le sujet est sous-exploité au cinéma. Cette histoire d’emprise entre un entraîneur et une jeune fille aurait pu se passer dans n’importe quel milieu mais c’était beaucoup plus excitant, pour moi, que cela se passe au milieu des montagnes, dans le milieu du ski. Parce qu’il y a la glisse, l’adrénaline, le vertige, l’apesanteur… Tout cela résonnait avec ce que vivait Liz, beaucoup plus finalement que si cette histoire se passait dans une piscine ou un gymnase.

Justement, les scènes de courses dans le film sont très marquantes par leur intensité, par la retranscription de la personnalité de Liz à l’image, dans les mouvements. Comment avez-vous filmé les scènes de ski, techniquement ? Comment vous êtes-vous démarquée de la manière dont le ski est montré à la télévision ?

Ce film, je l’ai écrit avec un dogme de mise en scène : toujours être du point de vue de Liz. On entend ses respirations, son cœur battre… J’avais envie que ce film soit un vrai voyage intime, sensoriel. Donc je filme le ski comme je filme tout le reste. A la télévision, on montre le sport en filmant l’action. Moi ce que j’avais envie de filmer, c’était la sensation, le ressenti, l’émotion presque que pouvait procurer le ski. En fait, je filme les scènes de ski comme je filme les scènes de sexe. On est collés à la peau de Liz, à son cou, à son rythme, à sa respiration.

Pour ce qui est de la technique, le cadreur était un ancien skieur professionnel. Donc il suivait la skieuse et descendait à toute allure avec la caméra. Nous n’avions de toute façon pas les moyens d’utiliser une grue etc… Slalom est un film à tout petit budget. C’est cinq semaines de tournage et un million d’euros.

Comment s’est passée la rencontre avec les deux acteurs, Noée Abita et Jérémie Renier ? Pour Noée Abita, une histoire est déjà en train de se construire puisque vous aviez déjà tourné avec elle…

C’est vrai. J’ai découvert Noée en 2017, à la sortie de son premier film, Ava. A ce moment-là, j’essaye de faire une pause dans l’écriture de Slalom pour réaliser un court-métrage, Odol gorri. Ce film me sert de répétition pour le long, notamment pour trouver une manière de filmer la scène de viol et de penser au casting. Je propose donc à Noée de tourner dans ce court métrage. Elle accepte immédiatement et c’est vraiment un coup de foudre amical et artistique. Je sens qu’elle comprend ce que j’ai envie de raconter, la manière dont j’ai envie de questionner le consentement… Jérémie, je vais le chercher tout de suite parce que c’est un comédien que j’adore.

Qu’est-ce qui vous a séduit chez lui ?

Je pense à lui parce que je trouve que c’est un comédien extraordinaire en matière de composition. Il a une certaine candeur avec sa blondeur hyper séduisante et en même temps peut avoir une dureté et une folie. C’est vraiment un acteur caméléon qui prend des risques. Je lui propose Slalom et il accepte très vite. Je sens tout de suite que l’on est sur la même longueur d’onde parce qu’il est intéressé à ce que je veux apporter à Fred. Je veux que ce personnage soit plus qu’un serial abuser. C’est très important pour moi parce que je trouve que dans ce genre d’histoire, on a eu tendance à stigmatiser, à caricaturer un peu les choses. J’ai envie de les complexifier au maximum et c’est aussi ce que Jérémie a envie de défendre.

Pour la préparation, vous leur avez donné des conseils pour s’immerger dans ce milieu que vous connaissez ?

Je ne fais pas de répétition. C’est quelque chose qui ne m’intéresse pas. Par contre, j’ai envie de travailler avec des comédiens qui sont devenus, littéralement, les personnages qu’ils doivent incarner. Donc je leur demande une chose très simple : partir en immersion sur le terrain du film pour qu’ils rentrent dans le corps de ces personnages. Je veux voir arriver sur le plateau Fred et Liz. C’est une méthode que j’ai appris à l’école Jacques Lecoq justement. Noée a travaillé pendant plus d’un mois avec une coach, Emilie Socha, qui lui a fait vivre le programme d’une skieuse de haut niveau. Elle se levait à 5h du matin, faisait de la piscine, de la proprioception, du ski de fond. Elle a appris à farter ses skis, regardait des vidéos de skieurs. C’était très dur. Son corps s’est transformé. Il s’est passé quelque chose de très fort. Jérémie, lui, a suivi un entraîneur pendant plusieurs semaines. Il s’est fait passer pour quelqu’un de sa famille et vivait avec lui, s’occupait des enfants avec lui. Je pense qu’il n’y a pas de meilleure répétition.

Le résultat à l’écran marche très bien. Dès le début, il y a quelque chose entre l’admiration, la possession, la proximité corporelle. Dès les premiers regards de Fred, le glissement vers l’abus n’est jamais très loin. Comment avez-vous travaillé cette relation et ce rapport au corps ?

Tout cela se travaille à l’écriture. L’enjeu était de trouver le bon dosage dans les regards et dans les gestes parce que c’est une histoire qui est sans arrêt sur un fil. Comment peut être comprise cette main sur l’épaule ? Comment va être compris ce regard ? Il y une scène, par exemple, où ils regardent les vidéos de l’entraînement : Liz regarde Fred en train de la regarder. Tout ça, ce sont des choses qui ont été travaillées dès l’écriture du scénario.

Dans cette histoire, on peut élargir le milieu du ski à celui du sport de haut niveau en général. Le portrait qui est fait est très dur.  On se dit que c’est un milieu qui favorise l’abus, avec ce rapport au corps poussé à la performance, à la compétition, au sacrifice, avec cette hiérarchie entre l’entraîneur et l’élève.

Slalom est avant tout une histoire de fiction : celle de Fred et Liz. Je ne dis pas que cela arrive tout le temps dans le milieu du sport, mais il est vrai que ce genre de situation peut très vite basculer dans l’abus parce que les jeunes et les entraîneurs manquent d’un cadre. Ce film est aussi là pour que l’on arrête de s’imaginer qu’il n’y a pas de problème. J’ai fait moi-même beaucoup de sport et des histoires comme celle-là, j’en ai entendues et vues énormément. Avec ce film, je voulais que l’on puisse comprendre et ressentir ce qu’il peut arriver, que l’on se demande comment cela a pu arriver.

Le film a d’ailleurs fait réagir la ministre déléguée chargée des Sports, Roxana Maracineanu, qui l’a déclaré d’« utilité publique ». Le fait que le film soit récupéré, et ce de manière positive ou négative, c’est quelque chose que vous aviez anticipé ?

Au départ, ce film est un geste personnel de cinéma. Ce n’est pas un plaidoyer ou un commentaire sur #Metoo tout simplement parce que je ne me considère pas comme militante. En même temps, c’est un film qui dénonce et je suis très heureuse que la ministre et la Fédération Française de Ski s’en emparent, tout comme l’ont fait des associations pour le droit des femmes et contre les violences sexuelles dans le sport.

Dans le film, il y a deux scènes clés : les deux scènes de viol. Elles sont filmées au plus près, dans leur intégralité et même dans l’après. Est-ce que vous faites le choix de ne pas recourir à l’ellipse pour justement nous mettre en face des choses ?

Oui, ce film est un voyage intime et émotionnel d’un point A à un point B. J’ai décidé de ne rien éclipser parce que le but est de regarder les choses en face et donc il faut tout vivre avec Liz : ses choix, les regards, les scènes de viol, l’après, le moment où elle va devoir aller à la pharmacie chercher sa pilule du lendemain, celui où elle se retrouve seule… Je veux tout vivre avec elle parce que sinon cela veut dire qu’encore une fois on ferme les yeux. Je voulais que ce soit un voyage dans son inconscient mais qui reste très conscient.

Vous choisissez dans le film de faire de Liz une fille isolée. Elle est dans un internat dans une station de ski, dans cette bulle dans les montagnes. Sa mère est partie à Marseille pour travailler, ses relations avec ses amis sont assez complexes. Toutes ces conditions la poussent à emménager chez son entraîneur. Pourquoi avoir choisi un tel isolement, sachant que ce type d’histoire peut aussi arriver à des personnes non isolées, dont les familles sont très présentes ?

Il fallait faire un choix, et encore une fois je voulais faire un film du point de vue de Liz, de son monde à elle. L’esprit de Liz est complètement accaparé par Fred. Elle est en train d’essayer de comprendre ce qu’il se passe à l’intérieur d’elle-même alors qu’elle est dans cette bulle. Quand j’étais adolescente, j’avais l’impression de vivre dans un monde qui n’appartenait qu’à moi, de n’être connectée à personne. Donc pour raconter l’histoire de Liz, j’avais envie de rentrer dans quelque chose de très mental. Le fait que sa mère ne soit pas là, que son père soit absent, c’était aussi parce que j’avais envie de montrer à quel point Fred pouvait devenir tout pour elle : le parent, le frère… Il va prendre la place de tout le monde.

Est-ce qu’il y a eu, pendant le tournage, des imprévus, des choses non préparées mais qui se retrouvent à l’écran ?

Il y a eu cette scène de la course de nuit pour laquelle on a eu beaucoup de chance. Au départ, cette scène était écrite de jour et puis j’ai appris, deux semaines avant le tournage, qu’il y allait avoir une course de nuit, la seule de la saison. Cela n’arrive jamais normalement. J’ai donc réécrit cette fin un peu à la dernière minute pour que l’on puisse se caler dessus. Jusqu’au dernier moment, rien n’était certain car le temps était très mauvais et on ne savait pas si la course allait être maintenue. Finalement, on a eu cette chance de faire cette scène la nuit, avec ces lumières. Le tournage de cette séquence avait quelque chose de très spécial, une espèce d’euphorie et en même temps d’épuisement. Il neigeait, on avait froid, on n’avait pas le temps. C’était fou et en même temps très beau. Tout le film, de toute manière, s’est fait comme ça.

Est-ce que vous aviez des références cinématographiques en tête au moment de l’écriture ?

Je ne me considère pas cinéphile mais il y a quand même des cinéastes qui me guident. Je me sens très proche du cinéma de Jane Campion par exemple, notamment de la manière dont elle filme les femmes et la nature, des héroïnes dans des situations complexes et qui vont devoir s’en sortir. Il y a Almodovar aussi qui m’a beaucoup donné envie de faire du cinéma. Le personnage de la mère dans Slalom par exemple me fait un peu penser à un personnage d’Almodovar. C’est une mère très présente et en même temps absente. Ce sont des personnages qui ont des failles énormes. C’est très agaçant mais c’est aussi pour ça qu’on les aime.

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Entretien réalisé par Sylvain Bianchi, avec l’aide de Charlotte Menut.

Crédits photos : Slalom, Charlène Favier / Jour2fête, Charlie Bus Production

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