À l’occasion du tournage de Eldorado, réalisé par Lola Quivoron et soutenu par la Région Sud, Séances Spéciales a rencontré Charles Gilibert, producteur de son deuxième long métrage.
Pouvez-vous nous présenter Eldorado ?
C’est un thriller d’aujourd’hui. Il raconte l’histoire d’une famille qui travaille dans un domaine en pleine nature, dans une carrière, autour d’un élevage de brebis. Je n’ai pas trop envie d’en révéler davantage, mais c’est un récit d’émancipation autour d’une jeune fille au milieu de cette famille. C’est le deuxième film de Lola, où elle développe un cinéma très contemporain, assez physique et en même temps assez délicat. Son travail part clairement de la fiction, mais elle mène toujours un travail documentaire très important avant de se lancer. Elle a passé plusieurs mois ici à rencontrer des éleveuses, des personnes travaillant dans le bâtiment, à comprendre les problématiques du territoire, et tous les points qui jalonnent le récit du film. Elle fait appel à des métiers et à des gens très ancrés dans ce qu’ils font. Il y a un vrai souci d’aller loin dans la connaissance des gestes et du métier lui-même, et c’est ce qui nourrit le scénario. Ce gros travail en amont nous amène aujourd’hui ici, en tournage depuis trois semaines dans le parc naturel du Luberon, pour toutes les scènes liées principalement à l’élevage de brebis et à cette famille dans sa maison, un lieu véritablement ancrée dans l’histoire et dans ce territoire.
Vous travaillez avec Lola Quivoron depuis son premier film. Comment évolue votre collaboration ?
Un tournage, c’est la collaboration de plusieurs dizaines de personnes avec une histoire à raconter, une dimension technique et artistique, et une pression de temps permanente. Le premier film est souvent très fabriqué avec très peu d’argent. Quand un metteur en scène arrive au deuxième film et que le premier a fonctionné, il ou elle a accès à des moyens plus importants : une histoire plus longue, un casting plus connu mais surtout une autre gestion. C’est une très belle évolution quand on travaille sur un premier film avec une réalisatrice. Ensuite se pose la question de l’identité qu’elle va construire d’un film à l’autre, et de la manière dont on accompagne cette trajectoire. Ici, on est clairement dans la continuité de son travail précédent : des personnages féminins forts, une énergie très singulière. Pour elle, c’est un film plus ambitieux, avec sûrement plus de confiance, car elle dispose désormais de plus d’outils. C’est une réalisatrice en train de s’affirmer, et de toute évidence une figure du cinéma importante pour les années à venir.

Sur le tournage de Eldorado
Concrètement, à quoi ressemble votre travail de producteur sur un plateau ?
Le métier de producteur sur un plateau est particulier. Je me suis rarement senti aussi utile qu’en tant que producteur, notamment dans la liberté qu’on peut laisser à une réalisatrice sur sa façon de fabriquer le film. Le rôle consiste à s’assurer que tout se passe bien. Il faut répondre aux interrogations artistiques qui peuvent surgir pendant le tournage, même si on essaye plutôt de les désamorcer en amont. Il faut surtout faire en sorte que la logistique ne devienne jamais un frein pour le metteur en scène, afin qu’il ou elle puisse rester concentré sur la mise en scène. Tout ce qui va à l’encontre de cette concentration relève quand même un peu de la responsabilité de la production. Le gros du travail se fait avant le tournage : choix des équipes, réflexion préalable, préparation générale. Ensuite, un tournage agit toujours sur le réel : il y a des imprévus, des choses qui ne se passent pas comme prévu. Cela reste quelque chose de lourd : cinquante personnes arrivent d’un coup dans un endroit, très concentrées sur leur travail. Ce n’est pas toujours évident pour les personnes qui ne connaissent pas le fonctionnement d’un tournage mais qui sont en contact avec lui. Il y a aussi la question des acteurs, qui doit être particulièrement suivie par la production pour qu’eux aussi puissent se concentrer sur leur enjeu artistique. Les questions personnelles — logement, voyage, organisation quotidienne — ont un impact très concret. Le travail consiste donc à s’assurer que chacun puisse se concentrer sur son travail.
Regardez-vous les images pendant le tournage ?
Il y a des producteurs qui regardent les images tous les jours, d’autres pas du tout. Moi, je le fais plutôt au premier tiers du film, pas de manière quotidienne. Cela permet d’avoir des discussions artistiques, parce que les auteurs ont toujours des doutes, et c’est normal. Ça permet de rester un interlocuteur artistique pendant le tournage. Il y a aussi les personnes qui ont permis au film d’exister : il faut communiquer avec elles, les accueillir sur le tournage. Et puis il y a déjà une réflexion sur le positionnement du film qui commence très tôt. Le tournage est la continuité de cette réflexion. Le producteur est toujours déjà tourné vers l’étape suivante. Être présent, parler du film, regarder, sentir les choses permet aussi de penser la suite ensemble.
Pouvez-vous nous raconter le processus de travail de Lola Quivoron en amont du tournage ?
Lola a besoin d’entrer dans les lieux pour trouver son inspiration. Comme on travaille avec elle sur le scénario depuis la page une, on démarre très tôt : on échange des idées, on cherche à nourrir son écriture. Nous sommes venus ici, elle a rencontré des personnes liées aux métiers ou aux profils de personnages qui l’intéressaient, et c’est au fur et à mesure de ces rencontres que le scénario s’est construit. Une fois que le scénario fonctionne, elle se projette davantage dans la mise en scène. Elle retourne alors sur le terrain, au contact du lieu, de la topographie, des profils humains qui ont inspiré les personnages. Le scénario peut encore évoluer pendant le tournage. Cela fait des mois qu’elle vient dans le Luberon rencontrer des gens, passer du temps ici. Certaines semaines, elle venait simplement marcher sur les crêtes ou dans la forêt pour dessiner la chorégraphie du film. La maison qui est ici n’est d’ailleurs pas exactement celle qui sera filmée : celle du film n’existe pas telle quelle. Il faut inventer les entrées, les intérieurs, les circulations, décider par où on arrive. Tout est créé, en réalité, même lorsqu’on part d’un lieu existant.
ELDORADO est attendu en salles pour 2027.
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Entretien réalisé en mars 2026 par Lola Antonini